mercredi 20 décembre 2017

Mutatis mutandis : Les Métamorphoses d'Ovide, traduit par Marie Cosnay

Lire Ovide dans le texte, ou comme si. Voir son influence dans l'œuvre de sa traductrice, et l'influence de celle-ci dans la traduction. Leurs confluences, points de jonction. Entendre combien la langue, orale et vive, est agile à transmettre l'écrit et l'écho. Sentir combien la puissance de l'écriture contemporaine et l'audace de l'édition indépendante sont aujourd'hui les plus à même de goûter tout cela, de toucher, de transmettre et d'émouvoir. Ce qu'elles peuvent faire et laisser entrevoir dans le domaine classique et antique.

Divines, humaines et fauniques, faisant la part belle au(x) sens et à l'imagination, oniriques, belles et pures : telles sont Les Métamorphoses d'Ovide, traduit du latin par Marie Cosnay et publiées par les Editions de l'Ogre le 05 octobre 2017.


Chaos & Création, Deux ex machina, l'homme et les quatre âges du monde. Hors l'or, ô/au(x) dieu(x) revient le soin de faire de la place à d'autres créatures (des nymphes, des faunes, des satyres, des sylvains des montagnes), à la nature de changer la nature. Au commencement, rien ne se crée tout se meu(r)t, se transforme, et demeure. Le Déluge, contre(-)nature, se déchaîne (« les dauphins vivent dans les forêts, se jettent aux plus hautes branches, cognent et bousculent les troncs ») puis le monde revient et son survivant, sa survivante, réalisant que « les oracles religieux ne commandent jamais d'actes barbares » [on est loin d'Epicure comme de L'Ancien Testament], mettent la main à la pâte.

Les métamorphoses (s')enchaînent, animales, végétales, minérales, peines et/ou subterfuges selon celui ou celle qu'elles prennent, saisissent, et comment elles sont prises — « Que va-t-il faire ? Rentrer à la maison, au palais royal, ou se cacher dans les forêts ? La honte empêche ceci, la peur cela. Il hésite et ses chiens le voient. » (Livre III, Actéon). Nul répit ici, et maints trépas. Mais parce que les dieux demeurent joueurs, à la fois sages et capricieux, qu'il y a du divin et de l'humain en eux (et vice versa) rien n'est jamais joué : pour le pire et le meilleur, les anciens atours, recouverts des nouveaux, peuvent être recouvrés, du moins renouvelés (ainsi Protée, ainsi Erysichthon) ; et l'oiseau, corbeau, corneille, autour, retomber sur ses pieds.

« D'or est né le premier âge et sans chef,
de lui-même, sans loi, il respectait la foi et le droit.
Ni peines ni peurs, on ne lisait aucune parole menaçante
sur le bronze gravé, la foule suppliante ne craignait pas
le regard de son juge, on était sauf, sans chef. »
(Livre I, Les quatre âges du monde)

 
Dès l'Or, un monde nouveau naît sous nos yeux. Des noms, (re)connus (Mercure, Europe et Thèbes) ou perdus, pour un temps seulement (Narcisse et Echo), rejoignent la postérité, qui seront déclinés à l'envi pour les siècles des siècles, célébrés par la musique (Benjamin Britten), la peinture (déjà la nature imite l'art qui imite la nature — « Tels les corps nus des Amours peints sur les tableaux, tel il est »), la littérature (Pyrame et Thisbé, par Shakespeare) ou encore le cinéma. Et qu'importe (on les croisera à nouveau, sans compte qu'un glossaire à la fin de l'ouvrage répertorie et détaille la plupart) si l'on ne retient pas l'identité de toutes ces figures aux dénominations et métamorphoses parfois multiples désignées par des périphrases : tant que perdure leurs images – si mouvantes soient-elles – telles les arcanes d'un tarot d'Ambre, entre toutes les lames, chacune demeure, triomphe de l'oubli à travers la signification de son histoire particulière (« Celle-là. Car ce n'est pas une histoire banale. »)

Comme à travers Une forêt profonde et bleue, à la manière de Cordelia la guerre, l'on parcoure Les Métamorphoses dans la superbe traduction de Marie Cosnay aux belles Editions de L'Ogre à la fois conscient·e et distrait·e par tant de couleurs, de contrastes, de références, hâtant ou ralentissant le pas au gré du cœur. Le changement pénètre aussi la narration, qui se déplace. Entre chaque chant entre, plutôt qu'un numéro, un nom nouveau qui le lie au suivant. Et avec lui un décor inédit, présenté par un narrateur ou une narratrice inconnue. A un public renouvelé (au sein de l'assemblée, « appuyé sur un coude, le fleuve Calydon »), dont les réactions nous sont rapportées. A travers un récit nouveau, surgi comme ex nihilo et offert. A un regard métamorphosé en retour, jeté comme un pont vers ce qui apparaît.

« Le très grand héros
contemple les eaux sous ses yeux : « Quel est, dit-il,
ce lieu ? » Il le montre du doigt et : « Le nom que porte
cette île, dis-le nous. Mais elle ne semble pas être une. »

Périmèle

Le fleuve, alors : « Non, elle n'est pas une.
Il y a là cinq terres. L'éloignement nous trompe.
Ce qu'a fait Diane, quand on l'a méprisée, ne doit pas t'étonner.
(…) Après ça, le fleuve se tait. L'histoire incroyable a ému
tout le monde. »
(livre VIII, Périmèle)

Là, on aperçoit l'ombre de Cerbère, de Tantale, de Sysiphe (« Pourquoi, lui, entre tous ses frères, souffre-t-il une peine à perpétuité ? Quand un riche palais abrite l'orgueilleux Athamas, lui qui avec sa femme toujours m'a méprisée. » (Livre IV, Tisiphone)). Ici, d'or, Jason et la toison, Midas et le rameau (faute avouée est à demi-pardonnée). Des échos nous parviennent de l'Inde et d(e l)'Atlas, des histoires de vergers – d'or encore – ensevelis peuplent toujours notre inconscient avec une étrange familiarité (La Maison des Epreuves, Jason Hrivnak, L'Ogre, 2016).

Les archétypes expl-/écl-osent, prolifèrent – la Méduse, Minerve – s'étendent sur la surface de la Terre. Et Hécate, et Lucifer, et les dieux égyptiens, Anubis, Bubastis, Apis et Osiris, et Isis (dont le culte est présent à Rome depuis un siècle au moment où Ovide écrit) plus vivant·e·s que jamais — « On voit la déesse qui remue (oui elle a remué) », semblable à la divinité évoquée par l'Aquerò de Marie Cosnay (L'Ogre, 2016). Orphée enfin, à l'origine des cultes à mystères – notamment pythagoriciens – et dont les chants occupent avec Eurydice tout le Livre X.
 

« Les membres gisent un peu partout. Fleuve de l'Hèbre, tu reçois
la tête et la lyre. Et miracle, elle glisse au milieu du fleuve,
pleure je ne sais quoi de triste, la lyre quoi de triste la langue,
qui sans vie murmure et les rives répondent je ne sais quoi de triste. »

Rares sont les histoires qui finissent bien. Surtout lorsque l'on naît/devient fille, femme, nymphe/vierge, épouse, maîtresse. Toutes pourchassées (« je suis nue, il me croît prête pour lui, je cours, il me poursuit comme une bête »), forcées, subjuguées, vaincues, prises comme l'on dit prendre une ville, assassinées par le dieu ou l'homme (« Il avoue sa barbarie. Une vierge, une femme seule, il la viole » #Balance ton porc, ils sont légion. Ici, et non le moindre : Térée). Subissent encore, si tant est qu'elles survivent, la vengeance des trahi·e·s. Toujours doivent craindre l'ardeur qui les meut, les pousse vers un inceste ou un autre. Comme si le désir féminin ne pouvait être éro-/(h)exo-gène.

Mais il y a aussi. Médée, ses rituels, chants et potions, qui se retournent telle Cordelia contre le père. Des garçons Double Sexe, Double Forme (Hermaphrodite). Des femmes devenues homme (Cén-ys/-us, qui frappe « juste à l'endroit où l'homme se joint au cheval » celui – il est Centaure, s'il fut homme c'eut été pire – qui le renvoie aux travaux domestiques). Et (péril suprême, crie l'Académie) des animales (« le cri d'une chevale » (Livre II v.667)) qui rappellent combien la langue, sa traduction et son usage, peuvent se jouer de la vision la plus genrée.

« Que fait une blessée, que fait une amante, que fait une femme, tu vas le savoir,
quand cette amante, cette blessée, cette femme, c'est Circé ! »

Reste que si les dieux ou déesses se comportent ou s'adressent de manière un peu cavalière aux autres comme aux leurs (mais qui est leurs quand chacun·e dépasse l'autre d'une manière ou d'une autre ?) – ainsi Apollon à Cupidon (« Que fais-tu, petit rigolo, avec cette arme de force ? ») ou Phœbus à son fils Phaeton (au gré d'un chant des plus cosmique) – c'est toujours au regard de leur propre faiblesse (« De là, moi-même souvent, de voir mers et terres j'ai peur, ma poitrine tremble d'une terreur épouvantable. ») mesurée à l'aune d'une charge inimaginable qu'eux ou elles seuls peuvent assumer.

Souvent, ils ou elles s'adjoignent l'aide d'auxiliaires (personnifications, métonymies) : l'Envie (« Minerve la hait, mais »), Le Deuil, Epouvante, Terreur, Folie, Songes et Cauchemar, Rumeur, Nuit et Chaos et/ou l'oiseau Vole-Vite de Jupiter. De même, il y a des chants principaux et secondaires, des métamorphoses centrales et d'autres annexes, dommages collatéraux des premières (mauvais endroit, mauvais moment, tout ça) par des dieux irascibles, des déesses vengeresses qui ont toujours plus de regrets que de remords, ne détestent rien de plus que d'avoir été joué·e·s, déjoué·e·s, mésestimé·e·s ou contredit·e·s.

« elle est injuste et trop cruelle pour sa rivale,
la jalousie de la déesse ; Ces criailleries, Junon
ne les supporte pas et : « Je ferai de vous le plus grand
exemple de ma cruauté. » Le fait suit le mot. »
(Livre IV, Tisiphone)


A l'instar de la Bhagavad Gita, de La Bible, de L'Illiade, de L'Odyssée ou de L'Enéïde, Les Métamorphoses est une épopée guerrière, sanglante, fantastique, barbare et érudite qui se lit comme un long roman d'aventure, d'heroic fantasy – avec batailles terrestres, célestes et navales, bagarres (in)dignes de tavernes, joutes verbales, slam battle rap e tutti quanti – peuplée de personnages repris par les comics, video games, HoMM, Heroes of Might and Magic, Champions éternels auteurs d'exploits antiques et modernes redevenus ovidiques.

Un passionnant récit qui se suit comme une série ou un feuilleton, dont les épisodes se suivent, alternent, se répondent, se réfèrent aux précédents (previously : « depuis Phaeton en feu (…) pendant ce temps, Thésée, qui a accompli sa part d'épreuves collectives, s'en va vers la citadelle d'Erechtée »). De la matière cinématographique, proche du film gore (« Tu peux compter les viscères sautillants »), à grand spectacle, péplum et blockbuster, produit à grand renfort d'effets spéciaux, cyclopes et centaures, projetés en 3D(imensions) sur l'auguste caverne de Platon.

« et toi, Lampétides, ce n'est pas ton affaire,
toi tu fais œuvre de paix, tu bouges la cithare sur la voix,
on t'a demandé de célébrer le festin en chantant,
tu te tiens à l'écart avec le plectre innocent.
Pettalus se moque de toi : « Va chanter la suite chez les mânes
du Styx », dit-il. Dans la tempe gauche il te fiche l'épée. » »
(Livre V, Pesée et Phinée)

Un livre donc, qui, malgré sa taille, se lit aisément, se prête tout autant à l'exégèse, mais laisse somme toute fort peu de place à qui veut s'y (con)fro(n)[t]ter – directement et sans détour (on le voit ici) – par l'écrit. Tant il est ample et dense et mouvant. Tant il contient. Tant et tant. Tout ce qu'Ovide peut, il le fait. Deux choix se présentent alors : demeurer hors, aux abords, se parer de tout un arsenal de notes de bas de pages, de commentaires, justifier sans cesse ses choix pour mieux s'en laver les mains ; ou se jeter dans le vide, plonger dans le texte, quitte à rebondir, à se heurter à ce qu'il y a de plus pointu dans le méta-/con-texte pour le dépasser, sans qu'il n'y paraisse rien sinon une maîtrise qui vise à faire dire et bien dire tout ce qu'il a à dire au texte. Au texte, rien qu'au texte. Au reste, avant, après, il y a, il y aura toujours à dire et à redire.

« O divinités de ce monde souterrain où retombent toutes les créatures mortelles de notre espèce, s’il est possible, si vous permettez que, laissant là les détours d’un langage artificieux, je dise la vérité... » (Livre X, Orphée et Eurydice, trad. Georges Lafaye)

« O divinités de ce monde souterrain où nous retombons, tous, nous créatures soumises à la mort, si je le peux, si vous me permettez de dire sans ambages et franchement la vérité... » (trad. Joseph Chamonard)

O dieux du monde posé sous terre
où l'on tombe quand on est mortel,
si possible, sans imbroglio ni mensonges,
laissez-moi dire vrai
(trad. Marie Cosnay)


Jusqu'à ce jour, n'avaient cours en France que trois traductions datant respectivement de près de cent, cinquante, et quinze ans : celle Georges Lafaye (aux Belles-lettres, puis chez Folio et Diane de Sellier), celle de Joseph Chamonard (GF Flammarion), celle de Danièle Robert (Actes Sud). Les premières demeurent des versions en prose, la dernière une simplification en alexandrins. Avec ce bel ouvrage paru aux Editions de L'Ogre, Marie Cosnay nous offre une traduction à la fois plus brute et plus subtile, plus contemporaine et plus proche d'Ovide, fruit de dix ans de vie, d'efforts et de maturation de l'œuvre latine. Dé-/Re-construit sa langue, lui restitue son rythme, de la même manière que l'auteur latin reconstruit les corps. Redonne forme, et la forme est ici essentielle, à cette œuvre de fonds, vie à ces douze mille vers qui constituaient en hexamètres dactyliques Les Métamorphoses.

Ces nouvelles Métamorphoses, loin d'être réservées à l'école ou à l'université, affaire de classe(s) et de lettrés – à l'image de leur auteur, fils de qui semble déranger sans jamais tout à fait déroger – se révèlent à la fois plus simples et plus riches, plus intemporelles et plus actuelles que jamais. Les longues et multiples relectures et corrections réalisées à la lumière de latinistes – qui confirment, si tant est que ce fut nécessaire – la présente traduction, l'érudite et libre préface de Pierre Judet de la Combe et la passionnante postface de Marie Cosnay, montrent combien « les mots lui font souci (…) sont pris pour eux-mêmes, comme objets, comme événements ». Ce souci, adjoint de la connaissance et de la pratique (en un mot : de la maîtrise) simultanées du grec, du latin, du français, de l'oral et de l'écrit (comme écrivaine, enseignante, traductrice), lui permettent, à travers ce phénoménal travail ici accomplit, de laisser libre cours au ressenti, au sentiment, à l'intuition et à l'improvisation. Et de redonner, par la poésie, vie à Ovide et à l'épopée.

« Un nouvel auteur ajoute quelque chose à ce qu'il a entendu.
Ici sont la Crédulité, l'Erreur sans scrupule,
la Joie vaine, les Terreurs d'épouvante,
la jeune Révolte, et les Murmures dont on ignore l'auteur.
Tout ce qui se passe dans le ciel, sur la mer
et sur la terre, la Rumeur le voit. Elle mène l'enquête dans le monde entier. »

Et l'Expérience, l'Imagination, l'Inspiration, le Talent, le Souffle épique qui les porte, rapportent au monde cette rumeur issue du monde. Quand Marie Cosnay ne suit pas Ovide, elle l'entraîne sur ses pas. Nous/lui montre combien leurs univers (c'est-à-dire l'univers tout entier, avec en sus cette attention aux mots qui sont choses réelles et vivantes/aux choses qui s'animent, deviennent mots véritables et non réifié — « on cueillait les petits des arbousiers ») communiquent, non dans leur identité particulière, mais dans leur diversité. Faire parler, si ce n'est tout le réel, du moins le réel qui se cache derrière la réalité, autrement dit : l'existence. Avec cette langue humaine, intime, politique et poétique qui, dans tout ce qu'elle (d)écrit, mêle avec justesse les registres précieux et familier – ici les flammes « crament », « l'équipe entière rouspète » – pour dire la vie telle qu'elle est vécue, pleine et entière. « Elle dit : femmes, femmes, mes sœurs » (Cordelia la guerre, Marie Cosnay). Elle dit : rien de ce qui est humain ne m'est étranger.


« L'art ne suffit pas, les courages tombent, on le voit,
autant de vagues viennent, autant de morts, ça rue, ça brusque. »
(Livre XI, L'histoire de Céyx)

Aujourd'hui comme hier, rien de nouveau sous le soleil. Sinon les êtres que l'astre éclaire, et qui l'ignorent, l'oublient, le répètent — ce qui peut tout changer. Mais pour le saisir, il faut regarder en arrière. L'écriture des Métamorphoses d'Ovide, qui débute en l'an 1 ou 2 de notre ère, repose sur un corpus datant de l'époque hellénistique. C'est peu dire que les deux périodes présentent de nombreux liens, méridiens et parallèles. Après voir conquis la Grèce, c'est au tour de la République romaine, devenue Empire, de s'helléniser. Jules César, divinisé de son vivant (memento mori), auteur et témoin dans sa Guerre des gaules d'un syncrétisme ego-/ethno-centré, est mort. Auguste règne en maître sur de très vastes terres. Les mystères, rites, pratiques et religions personnelles et étrangères se développent (coming soon : le mithraïsme et le premier christianisme), contre ou en tous cas hors l'idée de bien commun. Cause et conséquence, le panthéon divin de la mythologie grecque est intégré, expurgé de ses caractères humains les plus trivi-/anim-aux. Les Métamorphoses, au contraire, exposent dans le détail les petites histoires et les tares des plus divins personnages. Il y a de quoi tourner de l'œil, détourner la tête. Ambivalence de Rome, jeu de miroirs et de pouvoir — Delenda Carthago : Il faut brûler Carthage.

Guerre des Géants contre les dieux contée par les nymphes, chute d'Athènes, Guerre de Troie, Fondation de Rome : tous événement passés rejoués ici comme autant d'événements d'un éternel retour, recommencement. Tragiquement – tout est destin, à dessein –, mais emporté dans un devenir essaimant, séminal, fécondant. Poly-sémie/-morphie, et anthropo- de même. Personnification, métonymie, allégorie, comparaison : toutes les figures de style transforment réellement le personnage qui les subit. Les mots ont un sens, magique, opératoire, un pouvoir : si Ovide fut condamné à l'exil, c'est probablement pour avoir pratiqué l'astrologie, la divination. Au commencement était le Verbe, Fiat lux et lux fuit. Le Verbe fait, mais ce que fait le Verbe dépend de ce que l'on en fait. Dans ses Métamorphoses, chacun est déterminé dans sa nature et, sans exception, devient la chose, l'animal, dont il porte le nom en grec ou en latin, mais sans que l'on puisse pour autant deviner sa fonction. De là naît le changement, la métamorphose et, au sens sartrien du terme : la liberté.

Les Métamorphoses c'est la vie – certes extra-ordinaire, voire sur-naturelle, mais – quotidienne qui ressort comme ressort de l'Histoire (« Minos prépare la guerre. Il est fort sur terre, il est fort sur mer – mais c'est en colère paternelle qu'il est le plus fort »). Il en va ainsi de l'existence des individus comme des peuples : un changement perpétuel, constant, qui voit poindre le jour depuis la nuit des temps. « Une chose ne change pas, une seule. Le langage. » Sinon, là encore, son interprétation. D'où l'importance de renouveler la traduction. Et la poésie, qui « redonne leur force et leur présence aux mots » nous rappelle Pierre Judet de la Combe qui fait écho et renvoie à la Narration de Gertrude Stein (« La littérature pourrait-on dire c'est ce qui se poursuit tout le temps l'histoire c'est ce qui se poursuit de temps en temps ») au Résumé d'Hélène Bessette (« La Littérature est la Parole d'un Temps ») et à la question de Marie Cosnay (dans sa postface, intitulée Ovide, ce jeune homme) : Qu'est-ce qu'un poème ?

Mutatis mutandis (« ce qui devait être changé ayant été changé »), cela commence comme cela finit comme cela commence : on soulève une pierre et l'on surprend la vie qui se crée. Tant la nature a horreur du vide. Dans l'espace imparti, le temps a rempli son office, qui donne vie à la vie via le corps mort, abandonné à sa transformation. Là où l'histoire tourne en rond, dont on remonte le fil sans tirer nulle leçon, l'épopée érige, édifie : « Combien de fois le fils du héros Thésée disait à la pleureuse : « Arrête un peu, ton sort est triste, mais tu n'es pas seule ! Regarde les histoires des autres, tu supporteras mieux la tienne. » Il y a ainsi, dans ces Métamorphoses, de la parabole et de la fable [hop, Esope], du conte et de la sagesse populaire (Le paysan Battus), qui font état de la diversité du monde à travers la mythologie, et se rapprochent de la philosophie pratique et morale de l'épicurisme et du stoïcisme (« (il est vrai qu'aucun plaisir n'est pur, toujours un souci s'introduit dans les bonheurs) »). Ovide met encore, dans la bouche de Pythagore, un long plaidoyer pour le végétarisme, contre le meurtre des bêtes et leur sacrifice sanglant (« de sang ne nourris pas ton sang ! »), soutenu par la croyance en la métempsychose et les paroles d'Anaxagore – « Tout change, rien ne périt », deux mille ans avant Lavoisier.

S'il est une leçon, elle est ici, quelque part. Dans ces lignes que nous offrent Ovide et Marie Cosnay, qui posent la littérature comme monde total, mais ouvert. Dans le désir et la volonté de déployer la  « dimension orale, populaire et contemporaine » des Métamorphoses, fidèle à la ligne de L'Ogre beau et bifrons formé(e) par Benoît Laureau et Aurélien Blanchard. Dans ce manifeste, rédigé par lou et moi en écho dans l'antre. Dans cette conviction, exprimée par David Meulemans, des bien nommées Editions Les Forges de Vulcain : « C'est une littérature de l'allégorie qu'il nous faut : qui détourne du réel... pour nous y ramener avec plus de force. » Dans la nécessité d'Oser l'épopée collective, évoquée par Marie Cosnay et Natacha Margotteau. Dans ces fictions collectives que sont le collectif Général Instin (ici sur remue) et La Mer Gelée (ici par Lou ) sous l'égide des Editions Le Nouvel Attila et de son grand timonier Benoît Virot. Dans tout ce qui s'écrit enfin de vivant, de beau et de vrai. Dans ces vers fiers et poignants qui concluent Les Métamorphoses, où Ovide – folle sagesse ou sage folie, par jeu ou par défi – place ses espoirs de survivance – par-delà l'arbitraire, la souffrance et la mort, cet autre exil – contre toute raison et apparence, mais avec une cohérence jamais démentie, dans l'aventure humaine la plus hasardeuse, la plus abstraite, jamais entreprise : l'écrit.

 « J'ai fini mon travail, ni la colère de Jupiter, ni le feu,
ni le fer, ni le temps vorace ne pourront le détruire.
Quand il veut, le jour qui n'a de droit
que sur mon corps ! Qu'il finisse mon temps incertain de vie :
(…) et s'il y a quelque chose de vrai dans les oracles d'un poète, je vivrai. »


Mises à jour :

Marie Cosnay a reçu le Prix Bernard Hoepffner 2017 (anciennement prix Laure-Bataillon classique, rebaptisé en hommage au traducteur disparu en mai 2017) et, à l'unanimité, le Prix Nelly-Sachs 2018 pour sa traduction des Métamorphoses d'Ovide !

Et « À l’occasion du 2000e anniversaire de sa mort, en l’an 17, Ovide a été réhabilité par le Conseil municipal de Rome. Une résolution approuvée à l’unanimité vise à “réparer le sérieux préjudice” subi par le poète qui fut exilé en l’an 8 par Auguste, à l’âge de 51 ans. » (Source : Livres Hebdo, article du 19 décembre 2017.)

Texte et composition  © Eric Darsan
Crédit photo © Lou Darsan
Extraits et  © Marie Cosnay et les Editions de l'Ogre 2017
Livre publié sous la licence Creative Commons. 


jeudi 14 décembre 2017

Nota Bene : L'Anglais volant, Benoît Reiss

« On a fermé les yeux, cela a à peine duré, quand on les a rouverts il n’était plus là ». Et cependant quelque chose demeure, d'insaisissable. Ainsi en va-t-il de l'envol(ée) bucolique de L'Anglais volant, de Benoît Reiss, sorti le 21 septembre 2017 chez Quidam, un livre beau et surprenant, aux racines profondes et à l'humanité contagieuse.


« Depuis ce matin la parole circule librement, on pourrait la voir passer d’une bouche à l’autre,
on se met droit d’un coup, on se met en route pour raconter ce qu’on a vu... »

De ce(s) titre(s), livre(s), événement(s), personnage(s) improbable(s) vers le(s)-/au(x)-quel(s), l'on t-/r-end d'autant plus hommage après que le doute ait cédé devant la curiosité. Ainsi de cet étranger qui s'est jeté du haut de la falaise aux yeux et aux oreilles de tous, malgré les mains pour les cacher et le retenir. Ainsi du troisième roman de Benoît Reiss, qui joue des codes et de toutes les images rêvées et réelles de L'Anglais – avec un grand A et de grandes L – pour nous offrir ce personnage migrant, haut en couleur, flegmatique et spectaculaire, portant sur son dos, à la manière d'un homme orchestre, son univers magique et bariolé.

« … puis quelqu’un d’autre se redresse, prend le relais à l’autre bout de la salle ou à côté ; 
s’ensuit un tohu-bohu de voix, on raconte à plusieurs, on rappelle l’Anglais en mots, en voix ;
récits multiples, simultanés, récits assemblés par séparation. »

A son rythme, à son allure légère, à son humeur lunaire, l'Anglais de L'Anglais volant débarque et nous embarque à la rencontre des paysages de Fayrolle, de ses reliefs et de sa végétation, de ses habitants, de leurs rapports à la religion et à la morale, de leur hospitalité, de leur quotidien et de leur(s) histoire(s). En somme, et en miniature, de tout un village, qui pourrait être n'importe lequel et tous les villages. Il y a quelque chose du Farigoule Bastard de Benoît Vincent là-dedans, non dans la geste, non dans la langue évidemment, mais dans le regard sensible, aimant, porté sur les êtres et les paysages.

« On voulait tout voir parce qu'on était certain de comprendre même si ce n'était pas avec des mots, même si ce n'était pas avec des formules, chacun pour soi comprenait, 
comprenait avec son corps trempé, alourdi d'eau,
 chacun comprenait quelque chose de différent et chaque signification était la bonne. »

Plus que par l'événement miraculeux que constitue son envol, L'Anglais volant (en italique ou non) va (r)éveiller, ouvrir, marquer, réjouir, par sa seule et multiple présence, la vie, les esprits, le cœur et l'imagination de ses habitants et ravir le lecteur qui voit le récit se (re)constituer pour devenir mythe et fable, conte et chant, digne des veillées. Ingénu et ingénieux, poétique et lumineux, L'Anglais volant de Benoît Reiss est un roman vif et délicat comme un nuage de thé dans le lait.