samedi 21 septembre 2013

Journal d’un écrivain en pyjama,Dany Laferrière

Après Robert Mitchum ne revient pas de Jean Hatzfeld et Manuel El Negro de David Fauquemberg que je vous ai présentés précédemment, voici enfin le troisième et dernier ouvrage reçu dans le cadre de l'opération On vous lit tout organisée par Libfly et le Furet du Nord, que je tiens à remercier. 

Et ce d'autant plus que ce Journal d'un écrivain en pyjama, qui sort chez Grasset le 4 septembre 2013, constitue mon coup de cœur de cette rentrée littéraire en avant-première.


Auteur de plus d'une vingtaine d'ouvrages, si Dany Laferrière se la raconte toujours un peu, à l’instar de ce jeune noir de Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer, c’est cependant une autre version de son histoire qu’il nous narre dans un préambule intitulé La promesse du premier roman : celle d’un jeune écrivain qui rêve de quitter les petits boulots et les bas fond pour devenir un personnage. Pari réussi qu'il nous décrit ensuite dans son Journal d'un écrivain en pyjama à travers autant de thèmes qu'il poursuit et alterne autour de ce qu'il nomme la « drogue », le « troupeau », ou encore la « secte » et qui caractérise pour lui le travail de cet écrivain mystérieux à la rencontre duquel il nous entraîne.

Ce sont ces notes, trucs et astuces, conseils d'écriture et de lectures justes mais sans prétention, qu'il s'adresse après coup et propose au lecteur et écrivain débutant, histoire de lui faire gagner du temps, tout en sachant parfaitement qu'on n'apprend rien que ce que l'on sait déjà. Traitant de l'hygiène, du temps, de la disponibilité, de la concentration et de l'énergie nécessaire à l'écrivain et qui distingue le sprinter du marathonien, le nomade du sédentaire, il insiste sur le côté romanesque de l'exercice, laissant la place au charme plutôt qu'à l'argument. Cette position lui permet d'asséner au lecteur des phrases définitives, parfois discutables, sur un ton péremptoire, mais également de découvrir sa conception, en aval comme en amont. Ce temps de l'écriture qui rejoint celui du récit en fait ainsi et également une apologie du roman.

L'ouvrage, malgré quelques redites, abonde en conseils et exemples qui sont autant de fictions nous permettant d'entrer dans l'histoire et, en quelque sorte, de passer d'un livre au suivant avec enthousiasme et légèreté, donnant habilement au lecteur l'envie de découvrir l'oeuvre passée et future de cet écrivain hors du commun. Armé d'une solide culture littéraire, Laferrière ferraille sans cesse, cent fois sur le métier remet son ouvrage, qu'il nous livre avec aplomb, à grand renfort de boutades et de surenchères, d'anecdotes, de digressions et d'apartés, agrémenté à la fin de chaque chapitre d'un petit aphorisme à la manière d'un « biscuit chinois »

A travers ce Journal d'un écrivain en pyjama, Dany Laferrière offre à l'écrivain un vade-mecum stimulant, au lecteur une idée juste, à défaut d'être répandue, du travail de l'écrivain, et à ses aficionados un éclairage utile et agréable de son œuvre.


Voilà, On vous lit tout c'est fini pour cette année ! Et tandis que cette quatrième édition se termine, je tiens une nouvelle fois à remercier par Libfly et le Furet du Nord pour m’avoir permis d’y participer et vous invite à poursuivre l'aventure à travers les chroniques des nombreux titres qu'il vous reste à découvrir sur Libfly ainsi que sur le site dédié à la rentrée littéraire.

mercredi 11 septembre 2013

Manuel El Negro, David Fauquemberg

Après Robert Mitchum ne revient pas de Jean Hatzfeld que je vous ai présenté tout dernièrement, voici Manuel El Negro de David Fauquemberg, second - et meilleur - roman dans le cadre de cette rentrée littéraire et de l’opération On vous lit tout organisée par Libfly et le Furet du Nord, que je tiens à remercier.

Sorti le 21 août aux éditions Fayard, troisième roman de l’auteur après Nullarbor et Mal Tiempo, l’ouvrage est d’abord une exploration du mundillo flamenco né et nourrit de la pauvreté, de la faim, de la solitude et de la fatiga du quotidien.  

Mais parce que c’est un petit monde qui se raconte sans se dire, dans un langage du geste et de la sensation, « vous ne comprendrez pas le chant sans en connaître les histoires ». Aussi est-ce par le biais de la légende de Manuel El Negro, célèbre cantaor et gitan, et de son amitié avec le narrateur, Melchior de la Pena Gordo, tocaor et payo, que l’auteur nous entraîne dans sa découverte de la « langue flamenca ».

On fait ainsi la connaissance des deux companeros dès l’école, la vraie, celle du rythme et de la liberté, de la mémoire et de la réputation, celle des vieux dont l’héritage forme la singularité de l’identité des balirores et cantaores nés dans le barrio. Un milieu que nos deux protagonistes ne tardent pas à quitter pour enrichir leur technique, leur jeu, leurs sources ; voyageant « de Madrid à Tokyo, de Paris à Buenos Aires » ; gagnant en expérience et en émotion ; découvrant tout un monde composé d’une infinité de styles, de personnages, de maîtres, mais aussi l’amour nimbé du tragique et de la démesure propres à la jeunesse et au flamenco. L’amour du flamenco par-dessus tout, avec ses règles et ses styles, d’un art qui ne se réduit ni à « Pythagore », ni à un « folklore imbécile ».

Au sein de cet univers où le succès est d’abord d’estime et où la gloire consiste simplement à pouvoir « vivre dignement de son art », on suit l’ascension sans répit ni filet de Manuel et de Melchior. Des veillées aux fêtes, des scènes aux studios, des premiers disques aux trois cent mille exemplaires, l’auteur nous entraîne à travers un florilège d’histoires où abondent les frasques de personnages emblématiques et surtout l’art, la danse, le chant, le rythme, la liberté qui font l’âme du flamenco. De sorte qu’à la grâce, à la perfection, mais aussi aux coups de sang et aux superstitions de Manuel s’oppose bientôt la figure de Melchior, éternel second dont la vocation, l’exigence, et la persévérance s’imposent.

Ainsi, parce que Manuel n’est pas un saint, à un roman hagiographique, à une histoire de la musique, à une série de portraits complaisants, se substitue un constat plus amer, où la nostalgie prend le pas et où les souvenirs se font plus récents. L’envie, l’argent, l’ostentation, l’opulence, la drogue ont progressivement raison du flamenco qui perd en profondeur ce que l’industrie du disque gagne en clinquant avec sa mode de la rumba et du tango : « quand l’argent parle, chacun se tait. » Somme toute Manuel El Negro constitue une fresque vivante,  toute en ombre et lumière, de cet univers. Un roman réussi où l’on se laisse entraîner avec plaisir dans les péripéties de ces figures attachantes du flamenco.        


Vous pouvez retrouver cette critique sur Libfly ainsi que sur le site dédié à la rentrée littéraire.

Prochainement, un troisième, dernier, et encore meilleur ouvrage reçu dans le cadre de cette opération : Le Journal d’un écrivain en pyjama de Dany Laferrière. A la fois exercice de style, mémoires et manuel à l’usage du jeune auteur qu’il n’est plus, du lecteur qu’il demeure ou de celui que vous êtes peut-être.

dimanche 1 septembre 2013

Robert Mitchum ne revient pas, Jean Hatzfeld

Pour la quatrième année consécutive Libfly et le Furet du Nord s’unissent pour vous faire découvrir en avant-première les livres de la rentrée littéraire 2013 avec l’opération On vous lit tout. A ce titre, et pour la troisième année consécutive, je tiens à les remercier de m’avoir permis d’y participer avec ce premier livre, publié le 28 août aux éditions Gallimard.

Robert Mitchum ne revient pas est le huitième ouvrage de Jean Hatzfeld. Journaliste depuis près de quarante ans, reporter de guerre, connu pour sa trilogie sur le génocide rwandais, l’auteur revient une nouvelle fois sur le conflit bosniaque, déjà abordé dans L’air de la guerre et La ligne de Flottaison.  


Vahidin et Marija, amants et tireurs d’élite, vivent et s’entraînent en banlieue de Sarajevo afin de participer aux jeux Olympique de Barcelone lorsque Vahidin se voit forcé d’accompagner sa mère qui a décidé de se réfugier à la capitale, laissant derrière lui Marija et Robert Mitchum, le chien, alors introuvable. Tandis que ces deux-là sont réunis, lui ne peut les rejoindre. Progressivement les deux amants, connus pour leur dextérité, sont recrutés par leurs camps respectifs qui menacent d’un côté la famille, de l’autre le chien. Finiront-ils par se retrouver ou par s’affronter, que ce soit sur le terrain de la guerre ou celui des Jeux ?

Plongés dans l’univers des snipers, de leurs armes et techniques, de leur routine et de l’indifférence qu’ils développent à l’encontre de leurs victimes, l’on passe ainsi de l’inquiétude palpable face aux rumeurs et flashs radio décrivant les viols et les meurtres, au déni des protagonistes, avant, pendant et après cette guerre qu’ils mènent et cependant feignent d’ignorer. Parallèlement l’on suit la solidarité, le rôle et la condition des femmes, la promiscuité des habitants tentant d’organiser le quotidien au sein d’un paysage qui se modifie sensiblement : barrages en sacs de sables, toits écroulés, checkpoint et crépitements qui sont ceux de toutes les guerres.

Face à tout cela trois journalistes bien français, aux noms bien français - Frédéric, Isabelle et Serge – traversent le livre et le pays dans leur bien française Clio rouge. Spectateurs étrangers aux événements qu’ils observent avec un détachement tout professionnel via le prisme de leur futur article, commentent par de bons mots, narrent de manière à susciter l’émotion. Le tout relevant d’une mise en abyme de son travail de correspondant de guerre dont visiblement Hatzfeld ne se remet pas, après y avoir passé deux ans et avoir survécu à une rafale, à moins qu’il ne veuille en épuiser le filon.

Dans un langage qui se veut simple mais s’encombre de vocabulaire et de noms de lieux serbes et croates - bureks, Cevabdzinica et Zeljeznica – avant de céder au familier - « elle le savait cacou » - l’auteur raconte l’histoire, ou plutôt les histoires, de Marija, de Vahidin, des journalistes et, bien entendu, la non-histoire de Robert Mitchum. Autant de récits alternés qui ne servent, comme souvent, qu’à masquer l’absence de trame véritable, et mêlent allègrement faits réels et imaginaires qui demeurent et rendent obscurs les détails de cette guerre pour qui ne les connaît pas, ainsi de ces serbes assurant aux côtés des Français et de l’Onu la sécurité d’une cantatrice venue chanter contre la guerre et en faveur des bosniaques. 

Heureusement, face aux questions que le lecteur serait en droit de se poser sur la pertinence de ce conflit comme de ce livre, l’auteur répond par une autre : « Tu ne demandes pas de nouvelles de Robert Mitchum ? » Robert Mitchum qui gambade, découvre la chasse, poursuit les flocons de neige et qui, voyageant enfin, « ne put que se féliciter de cette mutation, puisqu’il séduisit sur-le-champ une petite rousse au museau polisson et aux pointes d’oreilles blanches ». Robert Mitchum qui, de procédé ridicule, de faire-valoir agaçant, devient le motif récurrent et pour tout dire révélateur de cet énième livre anecdotique qui ne tire ni fait ni leçon d’une guerre jugée parenthétique. Ce même Robert Mitchum qui, enfin, passé l’interrogation qu’il suscite en donnant son nom en roman, nous invite bien plutôt à l’injonction : « Robert Mitchum, ne reviens pas ! »



Vous pouvez retrouver cette critique sur Libfly ainsi que sur le site dédié à la rentrée littéraire. 

Quant à moi je vous retrouve très prochainement avec un second (et meilleur) ouvrage reçu dans le cadre de cette opération : celui de Manuel El Negro de David Fauquemberg, un roman qui invite à découvrir l'univers riche et chatoyant du flamenco.