samedi 11 octobre 2014

Désoeuvré, Lewis Trondheim

Après The LP Collection, autre concept qui n'est pas sans lien(s) : celui du Désoeuvré de Lewis Trondheim, auteur prolixe (dont je vous avais déjà parlé ici et , ou encore ici et même ) qui, en 2005 a décidé de faire une pause après vingt années d'un travail ininterrompu en bande-dessinée pour finalement concevoir cet essai, résultat de ses réflexions sur le sujet.

Au 2 juin 2004 Trondheim est au plus bas. Il a décidé d'arrêter la bande dessinée, n'a rien écrit depuis mars, soit depuis plus de 80 jours et, désoeuvré, s'attaque à ce journal qui va prolonger cette période d' « inactivité » d'une centaine de jours supplémentaires, s'interrogeant sur les raisons de cette «vacance » choisie. 

Les quelques projets de dessins et scénarios écartés, reste essentiellement « le problème du vieillissement de l'auteur de bande dessinée » qui se manifeste par un « phénomène de répétition », sur lesquels il s'interroge. Déprimé, pour ne pas dire dépressif, traînant son spleen, son ennui, sa névrose à travers nombre de situations drôles et imagées, l'auteur redevenu personnage soliloque sur plus de soixante-dix pages, prenant à témoin un public inventé, le promenant, et nous avec, de salons en festivals et cocktails ou faisant renaître un Lapinot pour qui les carottes sont cuites et qui en a gros sur la patate depuis son agonie.

C'est dans cet état d'esprit, entre introspection, boutades et dérision, que Lewis Trondheim expose et explore sans relâche ses motivations, le plaisir, la fuite, et puis la liberté qui demeure le premier privilège du dessinateur, contrebalancée par le fait d' « « être obligé » de faire quelque chose que l'on aime », partagé entre la « passion », le « métier » et « la drogue » (thèmes traités et termes employés également par Dany Laferrière dans son Journal d'un écrivain en pyjama), s'excusant à maintes reprises d'avoir bien conscience que ce sont là des « questions pour privilégiés », des « trucs enquiquinants pour parvenus ». Mais comment avancer sinon ? Pour qui, pour quoi, et à quoi bon ?

Et puis soudain il s'emporte, échange des mails avec Yvan Delporte qu'il restitue tels quels, converse avec Moebius, Fred et Baudouin, flâne avec David B., Margerin et Berberian, se fait des barbecues avec Ptiluc, fréquente assidûment Sfar, déjeune avec Tibet, Blain, recueillant au passage leurs témoignages ainsi que ceux de Baudoin, de Menu, de Delisle, de Spiegelman, de tout un petit monde qu'il croque avidement et sans ménagement avec le zoomorphisme qui caractérise ses personnages, ainsi que quelques vrais animaux au détour d'une exposition d'oiseaux de proie ou de la visite d'un parc zoologique.

Tournant en rond comme un Poisson Pilote, il passe au peigne fin les éditeurs (Dupuis, Le Lombard et bien entendu l'Association), les journaux (Tintin, Spirou, Pilote, Fluide Glacial) plus d'une trentaine d'auteurs franco-belges (parmi lesquels Schultz, Brecia, Gotlib, Peyo, Blanchard, Uderzo, Bilal, et surtout les cas Hergé et Franquin) mais aussi américains (Crumb, Herriman, Jack cole, Bill Watterson, Franck Hampson) ainsi que leurs méthodes de travail, évoquant les groupes, les collaborations, les travaux ajournés dans lesquels on puise, le boulot qu'on peaufine pour les autres, les différences entre auteurs, entre générations, le découragement, la procrastination et la déprime, encore et toujours.

Le résultat ? Des pistes et théories plus sérieuses et plus farfelues les unes que les autres concernant les causes de ce vieillissement : de la maison d'édition qui modèle les auteurs (les rendant alcooliques, dépressifs ou lubriques) à la destinée de ceux-ci en fonction d'un « prototype de femme » en passant par la pression, l'autorité, la responsabilité, la reconnaissance, la facilité du filon, du créateur devenu faiseur, l'épuisement des forces créatrices, la crise du milieu de vie et pour y remédier l'importance paradoxale d'avoir des « projets » et de la « gymnastique » cérébrale que constitue le dessin, établissant des parallèles avec d'autres formes d'art telles que la peinture (Hokusai), l'écriture (Hemingway, Jack London), le cinéma (Woody Allen, Alain Resnais).

Parce qu'il ne craint ni la nommagite aiguë, ni les poncifs, ni les rapports entre art et argent, ni l'exercice de vérité, ni encore la mauvaise foi assumée, parce qu'il ne craint au fond pas grand-chose de ce qui est mais plutôt ce qui pourrait advenir, l'auteur fait avec le Désoeuvré un peut-être dernier mais en tous cas joli cadeau au lecteur qui retrouve un Lewis Trondheim en roue libre avec des bâtons rompus dans les rayons, de l'aisance dans le crayonné, usant de la contrainte et abusant de l'autobiographie sans scénario préétabli, toutes choses auxquelles il nous a habitués depuis son monumental Lapinot et les carottes de Patagonie et en un tour de main fait un joli pied de nez à cette peur de se répéter.

Car c'est peu dire que Trondheim l'agité a des idées, et de la suite dedans. Et c'est peut-être là son véritable mal, mais aussi son talent, ce qui somme toute le guette au tournant : la dispersion plutôt que le vieillissement, la profusion plutôt que l'épuisement. En attendant, auteur ou co-auteur de prêt d'une centaine de titres, déjà membre fondateur de L'Association et de l'Oubapo, il a durant cette « vacance » commencé trois albums, créé la collection Eprouvette pour accueillir celui-ci, est entré dans le dictionnaire des noms propres, a enchaîné les rencontres publiques et privées. Depuis, il a participé à une trentaine d'albums, lancé la collection Shampooing chez Delcourt ainsi qu'un blog BD, et participé à la création du « Syndicat des Auteurs de Bande Dessinée » (SNAC-BD) ainsi qu'à celle de la revue Papier. Après la lecture de cet essai, une seule chose est sûre, sans spoiler : Lewis Trondheim n'est pas près de s'arrêter.

Textes et dessins Lewis Trondheim © 2005

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