jeudi 11 décembre 2014

Perpetuum Mobile, Paul Scheerbart

J'ai le plaisir de vous présenter aujourd'hui le Perpetuum Mobile de Paul Scheerbart, traduit de l'allemand par Odette Blavier, et sorti le 3 décembre chez Zones Sensibles, une très belle maison d'édition que j'avais eu le plaisir de découvrir en tant que libraire par le biais de la virtuose réédition de Flatland, et en tant qu'amateur de belles éditions et de sciences humaines avec le remarquable Marcher avec les dragons de Tim Ingold.

 

« Bijou d'intelligence », cet ouvrage d'une soixantaine de pages « à la fois très sérieux et très rigolo » révèle très vite ses qualités. Dès la préface, le ton est donné. Un vieil homme, dénonçant l'esprit de sérieux de ces « Messieurs les Physiciens » qui font « Autorité » entend, en remplaçant un biais par un autre, prouver que l'on peut inventer un mobile perpétuel, dit aussi Perpetuum Mobile. 

Selon lui, la loi de l'attraction terrestre l'emportant sur celle de la conservation de l'énergie, l'on doit pouvoir « transformer cette attraction en mouvement perpétuel » puisque « tout objet en repos exerce une poussée ». C'est alors qu'intervient l'auteur qui, affirmant y être parvenu après deux ans et demi et avoir publié le résultat de ses recherches, s'en félicite avec ce « Très cher Directeur de laboratoire » avant de nous en faire part avec le même allant, le même humour et la même ironie.

Tout commence en décembre 1907 lorsque le narrateur, tout à son imagination, s'invente « diverses petites histoires dans lesquelles se passerait quelque chose de nouveau », mettant en scène l'usage détourné et nouveau du canon, du ballon ou encore de la roue. Débute alors un travail de recherche dont on suit les développements par l'intermédiaire de schémas. Or, tandis que l'on croirait volontiers le mouvement perpétuel d'ores et déjà réalisé avec la figure 2, l'opposition présupposée de la communauté scientifique ainsi qu'une ambition démesurée l'amènent à proposer un nouveau modèle — qui, semble-t-il, condamne le premier qui cesse dès lors de se mouvoir, ce que ne tarde pas à confirmer sa réalisation — et à prolonger l'abstraction... jusqu'à Mars !

Evidemment ce n'est qu'un début. Tournant en rond, entre doute et conviction, reproduisant les mêmes schèmes et imaginant les applications les plus folles, l'auteur et narrateur se voit artiste et inventeur, ridiculisant les utopies par cette invention si terre à terre, le « perpé » résolvant tout, et tout un chacun possédant le sien dans un monde devenu entièrement « mobile ». Victime de son succès et débarrassée des besoins vitaux les plus essentiels, il craint seulement que l'humanité perde également sa faculté de penser et de comprendre ses écrits. Alors, pour y remédier, le démiurge se rêve mécène, « Tonton-Millions » ruinant les banques et l'industrie, réduisant la laborieuse fierté du travailleur à néant et finançant l'astronomie qui constitue pour lui « le meilleur de toute cette fantastique histoire de roues ». La politique, cette « affaire de boutique », le matérialisme, le militarisme et les patries ainsi devenus obsolètes, chacun ne s'occuperait plus que « de littérature, de technique, d'art et de sciences ».

Tour à tour découragé le manque de moyens et mû par ses promesses financières, enthousiasmé et apeuré par les conséquences de son projet, l'inventeur, qui reconnaît ne s'être « jamais beaucoup soucié des problèmes techniques », confie à d'autres ou reporte sans cesse sa réalisation. Obnubilé par « le sens des flèches », pestant quand le modèle réduit, ne répondant pas aux prévisions abstraites des schémas, se meut en sens inverse, il tente sans arrêt de sauver ses abstractions mises en péril par d'autres plus abstraites encore. « C'est assez difficile, et un rien épuisant, que d'imaginer semblable activité constructrice. On pourrait écrire quelques milliers de romans d'anticipation sur ce seul thème ». Et cependant, malgré l'inquiétude de sa femme face à leurs ennuis financiers, et pour notre plus grand plaisir, l'auteur ne se lasse pas d'écrire ses « histoires astrales » et « fantaisies d'avenir » qui constituent tout autant un laboratoire qu'une échappatoire, sauf lorsqu'il abandonne, avant de s'y remettre, son projet pour s'occuper d'un plus pressant concernant le « grand militarisme aérien ».


Car le Perpetuum Mobile, avant d'être un exercice de style, est d'abord une histoire vraie. Celle de Paul Scheerbart, dessinateur, humoriste et écrivain. Constamment endetté, ruiné et refusé pour ses positions antimilitariste comme son contemporain et concitoyen Robert Musil, il concentrera à la fin de sa vie toutes ses forces et tous ses espoirs dans l'invention d'un mobile perpétuel. C'est ce travail, publié en 1910 sous la forme d'un journal technique puis en 1951 dans Bizarre la revue des éditions Jean-Jacques Pauvert, que l'on retrouve aujourd'hui publié par Zones Sensibles. Hormis celui-ci seuls deux autres ouvrages, aux destinées opposées, ont connu la postérité au point d'être traduits. D'abord ses travaux concernant L'Architecture de Verre qui devaient inspirer Albert Speer. Puis L'Évolution du militarisme aérien et la dissolution des infanteries, forteresses et flottes européennes, paru en 1909 et réédité chez Nilsane en 2008, dont l'auteur fait mention et dans lequel il prévoit « les conséquences possibles d'une guerre aérienne totale sur la civilisation occidentale ». En vain. Sans connaître ni richesse ni succès, il meurt un an après le déclenchement de la Première Guerre mondiale.

Et malgré tout jamais le Perpetuum ne se départit de son humour ni de son ironie, revenant sans cesse sur les « aspects comiques » et « drôles », sur le côté « marrant » du monde comme de sa quête qui se termine, peut-être en clin d'œil au Tractatus Philosophico-logicus de Wittgenstein, par une pirouette que je vous laisse découvrir. Et si l'on retrouve les préoccupations à la fois scientifiques et utopistes chères à Musil, cette recherche autodidacte, avec sa naïveté et ses échecs, permettent surtout à l'auteur de développer toute une prospective qui s'inscrit dans la droite ligne qui unit les fantaisies des siècles passés et le roman d'anticipation, de Jules Vernes à Barjavel, images d'un futur tel qu'on l'imaginait autrefois, révolu avant même d'être advenu. Mais, au-delà ses lubies, ses vues à la fois justes et plutôt réalises (« une nouvelle maison d'édition, aux capitaux gigantesques, ne pourrait favoriser que l'industrie du livre — et non ce qui est fait pour être lu ») rejoignent celles de ses contemporains, de celles d'Henry David Thoreau dans La vie sans principe, à celles d'Aldous Huxley dans l'Olivier en passant par celles de Jack London dans « Quiconque nourrit un homme devient son maître ».

Mais elles témoignent aussi de cette multidisciplinarité qui le caractérise, le rapproche également de Tolstoï, Skinner, Zweig ou encore et surtout de Musil, et fait de lui un humaniste plutôt qu'un spécialiste ou un utilitariste. Les études de théologie, de philosophie et d'art qu'il entreprend dans sa jeunesse, le menant à prendre du recul quant à l'importance de la planète jusqu'à énoncer dans son Perpetuum les prémices d'une mystique holiste, voire panthéiste, qui renaît à son époque avec Rudolf Steiner ou Teilhard de Chardin. Ainsi, s'il craint le malheur qui affecterait le plus grand nombre, cherchant à y surseoir par des moyens techniques, c'est aussi parce qu'il recherche son propre bonheur et qu'il le sait incompatible avec l'indifférence ou l'hostilité générale.

Et c'est peut-être cela la grande leçon de l'histoire, de la petite comme de la grande, cela l'utopie irréalisée, l'uchronie manquante, celle qui, prolongeant les expériences éducatives, culturelles et sociales de ses contemporains permettrait de sortir du modèle dystopique, économique, politique et policier dans lequel nous sommes englués depuis une centaine d'années (et que j'ai évoqué dernièrement avec Les Désarrois de l'élève Törless de Robert Musil, L'hémistiche du 11 novembre ou encore Il est de retour de Timur Vermes). Celle qu'il nous reste à construire avec plus d'esprit, d'invention, d'imagination et de légèreté aussi.




« En hommage à Paul Scheerbart et à son travail harassant, cette réédition est proposée avec un pop-up du mobile, à monter soi-même à l’intérieur du livre ». Fidèle à l'auteur au point de me voir, si ce n'est autant du moins comme lui, embarrassé par le montage pourtant simple, j'aurai le plaisir de vous en révéler les rouages lorsque je serai parvenu à le réaliser (le montage réalisé plus haut, ainsi que sa photo, sont l'œuvre de Zones sensibles). photo du montage en milieu d'article 

En attendant merci infiniment, pour la découverte de cet auteur, pour l'envoi ainsi que pour le travail réalisé sur ce merveilleux petit ouvrage, à Zones Sensibles, une maison indépendante qui a du cœur et de l'esprit comme le prouve leur catalogue et que vous pouvez également découvrir ici et  et dans lequel vous trouverez peut-être vous aussi votre bonheur à l'occasion des fêtes. 

Quant à moi, tandis que Noël approche, je vous retrouve tout prochainement avec la bande dessinée de Tom Gauld Vous êtes tous jaloux de mon Jetpack, autre petite merveille d'intelligence, d'érudition, d'humour et d'édition publiée par 2024.

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