jeudi 28 novembre 2019

Nota Bene – Le Chien du mariage, Amy Hempel

Près d’une dizaine de nouvelles (ou short stories), dont une flash fiction (short short story) et autres contes cruels composent Le Chien du mariage d’Amy Hempel, traduit pour la première fois de l’anglais (États-Unis) par Guillaume Vissac et sorti le 22 août 2018 chez Cambourakis. Ce quatrième recueil, emblématique d’une œuvre initiée il y a plus de trente ans et diffusée au compte-gouttes jusqu’à sa reprise par l’éditeur, marque par la concision et la maîtrise de la langue et de la construction. Un récit dont les images s’infusent durablement dans l’esprit de celui ou celle qu’elle apprivoise et les lient pour le meilleur et pour le pire, malgré elle ou lui.             


« C’est incroyable de voir combien il est facile de penser de travers. Je ne parle pas de ces pensées futiles, qui n’ont aucun intérêt et aucun rapport avec ce qui se passe autour, comme maintenant. Ce que je veux dire c’est que je peux sortir de la niche pour me tremper les semelles dans l’eau de Javel et être traversée par un souvenir de verre brisé : je vois précisément comment le verre gravé d’un globe dont j’avais hérité a explosé. »

Un monde sombre aux espaces clairs et épurés à la fois, qui se déploie avec humour et sensibilité à travers des thèmes (adultère, folie et indifférence, maladie, viol, psychanalyse), motifs (maisons, voitures, chien·n·e·s, films, rêves, médiums et médecins, tondre la pelouse) obsessionnels qui, avec une rapidité et une vitesse folles, se répètent, se croisent, se rejoignent, se font écho tout au long du recueil. Un certain rapport à l'absurde, au corps, au sexe et à la violence, développé au travers de miniatures incongrues qui entrent en résonance avec celles qui constituent les univers parallèles de David Lynch ou d’Arnaud Calleja (Tu ouvres les yeux tu vois le titre).

« J'ai regardé cette femme lui faire avec sa bouche quelque chose de mémorable; Ensuite l'homme l'a relevée depuis le sol où elle était à genoux. Il lui  dit : « peut-être que tu as faim, c'est tout. Peut-être que tu devrais aller manger quelque chose. » »

Une importance accordée au temps, à l’oubli et au relâchement, à la vitesse et à la mémoire, à l’afflux nerveux, à l'élaboration d'une trame faussement, mais richement, décousue (Jesus is waiting), à ces in-/é-vocations et stimulations visuelles et sonores qui rappellent celles d’Eleni Sikelianos (Animale Machine, La Grecque prodige, ici chez Lou). Une analyse fine, sans raccourci ni compromis, des rapports entre hommes et femmes, de la lâcheté et de la bassesse des premiers, de la fragilité et de la complexité des secondes, des différences et différents, non de nature, mais de vécu.

« «  Tous vos voisins voudront venir chez vous pour se mettre au chaud », il m'a dit, sans savoir si cette indication serait pour moi réconfortante ou source d'angoisse. »

Un  travail au corps des émotions et sensations, de la perception et de son expression (Bord de mer, Les trucs blancs), des traumatismes (Les intrus), de l'insécurité réelle et imaginaire (Référence #388475848-5) qui rappelle celui de Lucie Taïeb sur Safe, sorti en 2016 et poursuivi cette année aux éditions de L'Ogre avec Les Echappées. Une façon particulière, linéaire, mais elliptique, d'alterner les récits à l'intérieur de chaque nouvelle, de multiplier et de (se) jouer des poncifs, de les faire glisser jusqu’à les amener à se superposer à la manière de calques qui se compléteraient pour aboutir, en fin de nouvelle – et d’ouvrage – à une image eidétique, comme mosaïque.

« un de ces plans panoramiques qu’on trouve toujours dans les films où l’idée, c’est de tenir tout le monde dans la salle en alerte pour ce qui va être révélé, mais seulement si tout le monde est bien très très gentil et très très patient et veut bien attendre, sans perdre espoir, que la fiction se déploie. »

Un recueil court, efficace et captivant, dont on survole rapidement la complexité labyrinthique pour mieux s’y laisser prendre et surprendre, happer par la succession de mises en abîme, pour suivre sans relâche Le Chien du mariage, sans jamais laisser choir ni le fil ni le livre la laisse, ni savoir réellement qui tient qui.

 « A l'origine je ne voulais ni du toit ouvrant ni du porte-bagages, mais pas question non plus d'attendre trois mois pour me passer de l'un ou de l'autre. Alors tant pis, j'ai pris la blanche, et l'ai poussée à plus de cinquante mille miles en moins d'un an. »


Le Chien du mariage a obtenu le prix Révélation de traduction 2018 de la SGDL, souhaitons  à Guillaume Vissac et à Cambourakis de pouvoir s'emparer à sa suite du dernier recueil de l’autrice, Sing to It, sorti au printemps aux États-Unis.

En attendant, à (re)découvrir : l’article très complet et bien senti de Lou sur Un dernier livre avant la fin du monde.

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