vendredi 31 mai 2019

Note Bene – Mottes mottes mottes, Ana Tot

Mottes mottes mottes, sorti de terre pour la première fois sous les augures printaniers du 1er avril 2009, mesurait 77 micro-poèmes sur un peu plus de feuillets tuteurés par spirales. Dans cette nouvelle mouture, Mottes mottes mottes, réédité, toujours par et chez Le Grand Os le 15 septembre 2018, revu et augmenté, se déploie désormais sur une quarantaine de pages et autant de boutures supplémentaires, mais non surnuméraires, qui nous bottent bottent bottent, fleurissent et (re)donnent  racines à une œuvre rhizomique toute en (pro)éminences. 


 « aux mots d’ordre tordre
l’orbite régulière faire
mordre aux mots ordinaires
la poussière du désordre »

D’un point d’équilibre à aujourd’hui, Mottes Mottes Mottes s’effeuille à travers 144 micro-poèmes apho-humo-ristiques qui cultivent le jeu de mots, la figure de style (ana-coluthe, -logies & -strophes), le paradoxe, (se) [dé]jouent de la poésie classique, de l’haïku, du kōan (« caillou/irrégulier/série/de ronds/parfaits » (ricochets)), du calligramme, parcourent les genres et les registres (« tu kiffes ou pas », « mothafuckas ») sans prétention, mais avec talent, allant, élan (et alezans). 

Du Ana Tot pur jus, le plus souvent drôle, parfois facile, toujours virtuose et intelligent, où faire et dire s’inter-pellent/-posent, qui rappellent ses autres recueils : Traités et vanités (« je suis bien plus moi/quand je ne le dis pas/,mais comment le savoir/si je ne le dis pas/dire me rajoute quelque chose/dire me rend plus je n’sais quoi/plus consciente de moi-même/peut-être/et par là moins présente/plus consciente de pas être/plus présente/le disant »), méca (« courir le risque/du disque rayé/du dit que l’on raille / du discours qui déraille »), ou Voyage en bonhomie (« une chose allongée/semble ne pas/pouvoir/jamais/finir son élan »).            

« les exceptions
de mes fesses
confirment la règle
de mon cul »
(ortograf l y nalgas)

Des sonnets serpents à sornettes sur vos têtes, remue-méninges et vénim-/spongi-eux qui cultivent l’occis-mort et le pléonasme, flirtent avec la prose poétique et la poésie [p](r)osée, le dandysme, les thèmes et l’easy-listen-writ-ing d’un Philippe Katerine (« chante-moi/chante ça/chante-moi ça » (chanson)) conjugue la gouaille, les calembours et contrepèteries, d’un Bobby Lapointe, mais voit plus loin que le bout de son né (« ne rien faire/voilà qui est beau/rien d’autre ne peut l’être […] demain n’avoir rien/n’avoir rien/que c’est beau »), se dégage de l’académisme (« que de bulles inutiles/l’intellect sécrète ») des têtes de nœud pap’, rond-de-flan-de-feints-durs-à-cuir et autres grammar nazis de la clique myso des masos de Por-t/-c-Royal (« et feindre le science des tenues coites enserrées » (science)). 

D’un horizon l’autre, vue du ciel, sa poésie s’engage (« c’est toujours soi qu’on assassine »), se dégage (« mort à la mort […] merd’à la guerre (…) guerr’à la guerre (…) gar’à la guerre » (guerre l deux)), s’enrage malgré elle, visionnaire (« et pour les forces de l’orbe/au contraire la bague au/doigt tendu et à l’œil »), surréalise et (van)dalise en chien andalou — images, violence, beauté (« d’abord porte/pied table sein pied/d’abord porte/ciel terre merde opéra (…) alors seulement poignée »). 

« La vie est mort             
 que les colonels chantent au gré du vent […]  
Ça sent la vie morte      
ça sent le coussin le printemps la carabine        
ça sent drôle    
et même terriblement » (rase-motte)

Une poésie « badasse » qui déjante (minouminou), dépote (amnésie) et slame (bla), frappe chez tous les poètes présents et passés pour les rameuter. Chez les nominalistes (« est n’est pas une rose ») comme chez les sensualistes (« les choses demeurent/et nous passons/pfft/ pauvre d’elles »), pied de nez à la nuée et chifoumis, pense-bête et aspérités. Titres et morceaux en forme d’istoires, h aspirés, formes variables, longueurs de pieds qui prennent leurs clics épitaphes. Existentialisme, pataphysique et zoopinion : les opilions tissent dans le cerveau, de la lecteur du lectrice, de drôles d’azimuts, déboussolent et dépassent le cadran ligné auquel AT nous avait presqu’habi [-] t(u) é. Concert d’images déconcertantes, mots triturés, recrachés sous forme de pluie venue de pays doux.  

Un recueil (en)chant-ant/-eur, que l’on croirait en(tendre)-chant-er/-é (de même), livret rythmé comme du papier à musique, qui s’ex-im-prime à tue-tête(s), se lit en tous lieux et sens, horizontal et/ou vertical (ainsi le très beau, double et entremêlé ruban), et/ou alternativement avec sa reliure spiralée et ses pages tête-bêche qui rappelle les calendriers (« un événement a lieu (…) où est le son | d’autres événements | bientôt » (5 ou 6 août)). Perpétuelle et (im)pertinente, la poésie d’Ana Tot y apparaît plus drôle et chantante que jamais. (« jours conjugués (…) jouer/jouer/jouer/ne pas s’arrêter/jouer/jouer/jouer » (jubile)). 

Une poésie profonde et légère qui évoque la Grèce à plusieurs reprises, au moment où j’écris sur les plages du dit pays, comme une carte que je reçois et à laquelle je réponds ici : éô | lien vers Le Grand Os, jours ronds et bons à Aurelio, kalispera à Ana Tot, cousine lointaine d’Eleni Sikelianos, muse et poète. A tous les deux, tout(e) en un, au Grand os, pas gyros, mais ouzo : yassas & yamas ! 

« longue
langue
lasse
laisse
l’os
lisse »
(lente lapée)

dimanche 28 avril 2019

La Liberté totale, Pablo Katchadjian

Se libérer & s’asservir, fuir & se rendre, se retrouver & se perdre, aller de l’avant & tourner en rond, terminer & recommencer. Trancher le noeud gordien & renouer. Après Quoi faire et Merci, parus respectivement en 2014 et 2015 chez Le Grand Os et Vies parallèles, Pablo Katchadjian poursuit & clôt (?) son cycle infernal où s’affrontent libre arbitre et circonstances avec La Liberté totale. Traduit de l’Argentin par Mikaël Gomez Guthart (qui avait déjà réalisé la traduction de Quoi faire avec Aurelio Diaz Ronda), illustré par Curtis Putralk, maquetté par Elsa Pierrot et sorti le 29 mars 2019 sous le beau label Othello, La Liberté totale existe désormais chez Le Nouvel Attila.


« A – La liberté totale n’existe pas.      
B – Non bien sûr.            
A – Tu le savais ?            
B – Oui, évidemment. » 

A et B dissertent de la liberté. Ils pa-/-pot/chi-/-can/-ent (« Excuse-moi, je ne te comprends pas, tu pourrais faire un petit effort. »), se chamaillent, s’em-/-brouil-/mè-lent (« Tu dis « tu pourrais faire un petit effort » alors que de toute évidence je n’en fais aucun ») se prennent au jeu, se renvoient la balle, dos à dos/au mur, tour à tour méprisant ou sarcastiques, s’accusant et se reprenant mutuellement, plu(s )tôt qu’eux-mêmes. Et le lecteur, la lectrice, avec. À partir de ces démêlés, qui deviennent finalement le cœur du problème, s’instaure un dialogue aussi incessant qu’impossible qui se nourrit de son impossibilité (« Et c’est quoi, le débat de fond ? De quoi est-ce qu’on parle ? ») et donne le ton, le thème général de ce texte pour le moins particulier, conditions sine qua non de la liberté d'expression, de pensée et d'action (questions plus que jamais d'actualité pour les lect·eurs.rices de cette traduction française) : de quoi parle-t-on, avec qui, pourquoi et comment. 

« A – C’est très bien ça. J’irais même jusqu’à dire que la liberté est la concentration.  
B – Ah c’est intéressant. Tu peux développer ?
A – Eh bien, il n’y a qu’en se concentrant sur un point qu’on peut maîtriser notre force et notre intelligence.
B – C’est vrai, ça. Donc la déconcentration, c’est la mort. »

Pour l’heure, nulle liberté, nul bonheur, nulle joie, nulle chose ne trouve grâce ni utilité à leurs yeux (« Quoi ? Pour toi, l’essence de la liberté, c’est de ne pas exister ? »). Et pour cause. Philosophes sans mains (Sartre, à propos de Kant), nos héros apparaissent pieds et poings liés, ou tout comme : enfermés derrière les barreaux de leur prison mentale et physique et littéralement soumis à la question qui se présente (obscure, mais éclairée par la quatrième de couverture) sous la forme de « l’équation : liberté=Totale ». Il leur faut l’intervention des gardiens (Jamais nous n’avons été aussi libre que sous l’occupation, Sartre again) qui l-a/-e leur rappellent pour se ressaisir, s’allier, tenter de se libérer de leur aliénation, redonner corps et sens à leur discussion, force et vie au récit, et aller avec lui au fond de l’inconnu pour trouverdu nouveau ? 
 
« A et B – Oui et aussi un non-sens.      
D – C’est tout ?
 
A et B – Non, la liberté est aussi une déforestation de l’intempérie. »

Il suffisait d’oser (memento, « La guerre est un état nerveux », Quoi faire), d’assommer le gardien et de s’emparer des clés pour prendre celle des champs et donner un nouveau la au lai. De couloirs terrifiants en jardins fourbis de fruits (qui rappellent respectivement le hangar et les racines de Merci), de confessions en rencontres, A et B marchent comme dans un rêve familier, étrange et pénétrant, où l’impression de déjà-vu émerge ici et là comme une île où il y a tout. À F, une femme qui n’a à la bouche qu’un nom doux et sonore comme ceux des aimés que la Vie exila, ils se présentent comme artistes/plombiers (tour à tour et les deux à la fois), se faisant poètes sans le vouloir vraiment, saisis par leur désir de plaire, de fuir, ou par la mélancolie (en somme des problèmes d’homme, Ferré). 

« A – …ça a un petit air qui…    
B – …qui pourrait faire penser à un autre pays, à un… 
A – …à un pays semblable à celui-ci, tout en étant…     
B – …, tout en étant différent, comme ces pays qui… »

La perte, l’oubli, la torture, l’insomnie, l’ignorance des règles censées régir ceux et celles qu’elles obligent, l’amnésie et les souvenirs factices : A et B sont passés par là, F en partie, qu’ils acceptent de guider/d’accompagner jusqu’au bout de ce chemin de croix. Non sans l’analyser (« A –Pardon, mais c’est qu’on est tellement habité à ergoter sans arrêt… B –…ergoter sur des sujets importants… »). A, par son approche conceptuelle, hyperrationnaliste. B, par la sensation et l’émotion. Et ce, le plus souvent, comme si elle n’existait que comme sujet de, c’est-à-dire objet (plus que jamais la place des femmes, dans ce cycle consacré à la liberté, est soumise à caution). Jusqu’à ce qu’ils daignent lui prêter attention, tous trois cherchant réellement un sens aux messages cachés dans les chansons qu’elle évoque sans plus de succès qu'avec les autres grilles de lecture qu'ils et elle expérimentent. 

« E – Et il y a une autre chanson d’Azucena qui dit : « les idées / nous appartiennent / à la seule condition qu’on les pense / pour nous-mêmes. »

Entre synchronicité et syllogisme, psychanalyse de l’inconscient, existentialisme, volontarisme et théologie, les situations et leurs interprétations s’enchaînent tandis que les personnages reviennent sans cesse sur les pas, termes et thèmes de/dans leurs conversations, voyagent dans les limbes ou les rêves, sillonnent, sautent d’une dimension à l’autre, conduits par un auteur obsessionnel qui fait de même (à travers toutes ses œuvres) avec autant de liberté que d’hypertextualité. Si tout n’est pas (d)écrit de ce qu’ils voient, leurs réactions (réflexions, sensations, émotions) plus excessives les unes que les autres, atteignent leur paroxysme avec l’arrivée de F (et le pétage de plombs de la page 90) qui exacerbent leurs sentiments (de rancœur concupiscence compétition jalousie j’en passe et des meilleurs) avant d’avancer à nouveau. 


« F – Rien ! ça ne veut rien dire !            
B – ca doit bien vouloir dire quelque chose…   
F – Oui. Que tu arrêtes de me faire chier ! »

Sur le mode du dialogue, avec folie et ironie, à la manière d’un Plat(o)on ou d’un Saint-Jean échappé d’Apocalypse Now, Pablo Katchadjian exp(l)ose, par le biais et sous les traits de ses personnages, une pensée d’apparence fantasque, mais réellement rigoureuse. Masques nécessaires du/au philosophe pour sou-é/-m/-mettre bon nombre d’idées et d’aphorismes (« ça ne peut être terrible que si le fait de le savoir est élémentaire ») qui jalonnent et pavent l’histoire de la philosophie et r-é/ai-sonnent de l’antiquité à nos jours. Un constat anodin, celui en vérité d’un tour de force et d’une aporie, qui (dé)montre ce que l’esprit peut (ou pas), pour peu (ou prou) qu’on lui octroie cette liberté. La preuve aussi qu’il est possible de faire sérieusement les choses en littérature sans se prendre au sérieux. Et que l’Umour – cher à Vaché, Breton et Paneroa fortiori en l'absence manifeste du Vrai, du Beau et du Bien, triomphe toujours. 

« C – C’est vraiment bizarre, ça n’a pas de sens ; on dirait un monde créé par un dieu mineur, ou un démon pas très habile, en tous cas par quelqu’un qui n’avait pas beaucoup d’inspiration. »

Avec des lettres en guise de noms, de grands traits de caractère(s) pour personnages (« E– Moi je suis quand même gênée d’avoir un corps ») à commencer (par ordre alphabétique d’apparition) par A et B, sortes d’Yvain et Gauvain (Kaamelott), archétypes sortis d’une série web ou télévisée ou d’une campagne de jeu de rôles ; avec un sens du paradoxe très borgésien, un non-sense très british, un goût pour le pastiche bien trempé, Pablo Katchadjian échappe au roman à thèse et se tire avec grâce et facilité (à grand renfort de pirouettes, deus ex machina et situations désopilantes) d’un exercice assez casse-gueule – et tout aussi difficile à rapporter ici, autrement que par la di-(d)a[lec]-tique – à travers une série de construction de situations plus tragiques, vives et hilarantes les unes que les autres. 

« A – C’est bizarre parce qu’on le veut bien.     
B – Non, c’est bizarre parce que c’est bizarre, ça n’a rien à voir avec nous. »

Entre exposés rhétoriques et syllogiques (pas si logiques évidemment), logorrhée et tautologie, accusations ad hominem et démonstrations ad absurdum, entre Koltès et Beckett, Katchadjian explore ce que peuvent être une situation et une conversation contemporaines. Dans ce huis clos comme dans le nôtre, l’enfer concentrationnaire s’arrête et commence à celui de son voisin de cellule. De la transcendance de l’ego (Sartre, always) à Lost (sur cette île il y a tout, et d’abord the others), Pablo Katchadjian construit un monde/lieu/temps inversé(s) dans le(s)quel(s) les sujets sont contraints à une liberté de pensée(s), de réflexion(s) et de parole(s), miroirs se (dé)formant les uns les autres au sein d’un palais des glaces, Princes(ses) d’Ambre d’une Marelle qu’ils constituent et dans lesquels ils évoluent. Une réalité abstraite, mais aux circonstances et aux moyens si prégnants, qu'elle conditionne les êtres, au point que s'y soustraire – problème ou solution, selon le degré d'aliénation – revient à disparaître (avec le solipsisme pour corollaire).

« A – Je ne te vois plus.
B – Non, ça y est. Mais on peut toujours parler. » 

Bien entendu, l’on aurait voulu/attendu des réponses plus évidentes (ce n’est pas faute de les chercher). Au lieu de quoi, Katchadjian laisse – avec La Liberté Totale qui demeure la sienne et s’écrit en creux – personnages et situations en a-d(e)venir, comme par inadvertance, semblant/ou feignant de remédier au fur et à mesure/au débotté à leurs carences (« A – A moitié sourd ? Et comment vous avez fait pour nous entendre, J – Ah, je suis sourd par intermittence. »), prenant le contrepied des/au pied de la lettre les expressions courantes sous une forme aphoristique ou kōanique (« J – Les bêtises sont la source de la connaissance. ») pour poser davantage de questions et interroger par-dessus tout le libre arbitre et la libre détermination par l’action (« La liberté est une manifestation qui n’existe qu’en tant que manifestation ») ainsi que leur pertinence et celle du dire à l’âge du faire. 

     « A – C’est comment ?!               
B – Je n’arrive pas à décrire !    
A – Moi non plus ! »
  
Avec ce troisième opus, Pablo Katchadjian choisit ainsi d’ouvrir, au lieu de refermer, son triptyque iconique, proposant une architecture aux cellules amovibles plutôt qu’un retable, fidèle à l’idéal libertaire qui parcoure son œuvre, formant un cycle que l’on est, d’emblée, tenté d’explorer à nouveau. Dans le même ordre, jusqu’à la transe ; dans le désordre des volumes, pour les confronter. Et (entre)voir à quel point la donne/le tirage brouille/redistribue les cartes, modifie leur interprétation et le destin des personnages, offrant finalement, comme pour les précédents, un outil propédeutique performatif (d)étonnant (on lira avec bénéfice La liberté, avec ou sans ironie, article que Guillaume Contré, traducteur notamment de Merci, consacre à la trilogie sur son site de référence(s) L'escalier des aveugles).  

Plus encore que dans leurs versions originales, Quoi faire, Merci et La Liberté totale apparaissent comme trois livres aux genres, registres, couleurs, éditeurs et formats très différents. Pour l'édition de La Liberté totale réalisée par Le Nouvel Attila, « Le format de ce livre et sa parure kraft sont librement inspirés de la collection « Liberté », lancée en 1964 dans une maquette de Pierre faucheux aux éditions Jean-Jacques Pauvert. » tandis que les six compositions graphiques de Curtis Putralk traduisent en actes les grands mouvements de l’ouvrage qui s’inscrit, avec ses précédents, dans une démarche éditioriale et littéraire po-é/-li-tique, cohérente et concrète, où l'intemporalité métaphysique rejoint l'actualité.


« B – T’as vu ça ? Moi aussi.      
A – En plus, il ne l’a pas volé.    
B – Ça, c’est clair. Pour tous nos camarades.     
A – Pour eux et pour ceux qui allaient arriver.
B – Maintenant il faut qu’on s’échappe. »

Photo de couverture : entrée de la crypte de la forteresse de Jajce en Bosnie et Herzégovine, à quelques mètres du bâtiment où ont été posées les bases de la future République fédérale socialiste par Tito à l'occasion de la deuxième convention du Conseil anti-fasciste de libération nationale de la Yougoslavie.

mercredi 13 février 2019

Nota Bene – Une immense sensation de calme, Laurine Roux

Arracher la douleur d’un monde, la troquer contre la douceur d’un autre. D’une vie. Observer. Le silence, la présence, le passage, les éléments. Avec respect, humilité. L’humidité, le froid, la neige. Construire un feu, ou pas. Avancer sans mollir, tomber raide. Et ressentir Une immense sensation de calme avec le premier roman de Laurine Roux, sorti le 15 mars 2018 aux Editions du Sonneur.


« Le ballet est en coton et rigoureux. Le pacte ancien. Il n’y a plus de place pour la parole. Il suffit de veiller à n’avoir pas trop froid. »

Dans un monde où la nature a repris ses droits, où les femmes (mama et baba, Olga et Grisha), garantes de la transmission, entretiennent ou conjurent la peur inspirée par les hommes, l’imposant Igor, bûcheron mercenaire rugueux et granitique, vient briser le calme marmoréen qui règne sur l’univers rude, mais feutré de l’héroïne. Une saillie amoureuse, un rite initiatique, et c’est le grand départ. De crête en kern, de cabane en cabane, (de foyer en foyer, de tcha en tcha,) la jeune femme va le suivre dans sa périlleuse tournée, décrivant ses pensées, sentiments et sensations. Au contact de cet homme fait pierre et de cette roche faite chair qu’ils doivent arpenter ensemble. Des épreuves, des paysages. De la présence rassurante de son compagnon, de son animalité (à lui/à elle,) qui se révèle (idem). De Tochko, l’Invisible, objet avec les siens de toutes les légendes, de celles que les adultes racontent aux marmots pour mieux se déle-s/c-ter de leurs peurs.   

« Le jeu des feuilles a traversé l’oubli. Si j’arrive à marcher uniquement sur les brunes, peut-être qu’Igor reviendra ? »

Entendre et renoncer, s’habituer aux silences, aux gestes répétés, à l’évidence crue d’une absence tangible de sens. Effeuiller, énoncer. L’hôpital de Varatcha qui revient en mémoire, les déboires, le noir, la fin. Ama, et Apa, devenu feuilles mortes. L’ourse sacrée, sacrifiée sans raison évidente. Rite et rites hérités encore pour conjurer encore, en vain parfois, la faim, le froid, la peur, la mort et le Grand-Oubli. Matralinka et oiseaux de fer, karja, hiver et mort, encore — « Il n’y avait plus ni jour ni nuit. Tout était veille et angoisse ». L’histoire des Invisibles, qui résonne avec toutes celles des victimes de guerres d’où qu’elles viennent, de qu-(o)i/-and. Quant à soi, aux siens, survivre malgré ça. Réapprendre. A faire plutôt qu’à dire, à se fournir en khoraks et en biens en un temps où mourir coûte encore un bras à ceux qui survivent. Où l’on ne peut pas même se souvenir des jours heureux (« ce temps de légèreté ») sans ressentir de la gêne. Où les sen-sations/-timents (ici, c’est tout un) demeurent pourtant. 

« Un soir, Baba m’avait parlé de l’ancien monde. D’habitude, ceux qui l’avaient connu se taisaient. La guerre avait laissé tellement de cicatrices qu’ils faisaient comme si rien n’était arrivé. Comme si personne n’avait jamais disparu. Pourtant, au détour des forêts, on tombait encore sur des carcasses de tanks que le Comité avait oublié de déblayer. »

Négliger la vie, s’oublier, disparaître comme neige au soleil, perdre le nord, un membre de sa famille ou de son corps. Oublier une fragilité qui se fait fort de se rappeler à celles et ceux qui pensaient l’oublier. Là, les souvenirs affluent, de même que les histoires, transmises et héritées au même titre que les gestes. La rivière Zolotoï, la famille Illiakov, Miraculés et Vaau-Diable. Le knik, vent dont le nom résonne comme de la glace pilée. Couleurs, odeurs, goûts, sons. Sens de toucher, de l’observation. Visions. La pêche en compagnie de Pavel, l’histoire de Kolia contée pendant la veillée. Retour. A Tchoko, à Igor (« Avant Igor, je ne connaissais pas ces moments interloqués. »). A une vie rude, mais belle comme une enfance dans la nature. A l’ordre naturel des choses. A l’évidente vérité de la plage, de la mer et du vent. Ode au présent et à l’éternité. 

« Il y a des gens qui sont bâtis pour exister toujours, leur corps éblouissant érigé pour résister aux assauts du temps, de la maladie et de la mort. Des anatomies de soleil et d’éclat. Igor était de ceux-là. Pavel, en revanche, semblait abriter en son sein chaque jour un peu plus sa propre fin. »

Comprendre le rituel, et l’épuisement qui en découle (« Mes mains pendent au bout de mes bras, plus lourdes que des outres pleines. »). La force de l’amour qu-e/-i porte l’héroïne, sa charge impressionnante. Découvrir l’histoire des saltimbanques et des villageois, celle de Grisha, les origines surnaturelles d’Igor. Réaliser la fin et le commencement de toute chose, de tout être ici-bas — « Nous sommes simplement de passage ». Par le biais, la voi-e/-x d’une comp-tine/-plainte, d’une invocation — architecture sacrée, alchimie, pommes et sang. S’ensauvager, reprendre la route, faire du rêve et du mythe une réalité, un quotidien dont les frontières et l’ordinaire s’arasent pour disparaître enfin. A la croisée des mondes, des chemins, au gré des rencontres, du mouvement qui les régit. Et, si ce n’est du destin, du moins de la vie qui lui donne corps et âme.  

« Des hommes et des femmes dansent. Aux ourlets des jupes tintent des pièces de cuivre. Dans les lames de feu, on voit leurs yeux noirs et leur peau cuivrée. Ils jouent du tambour et chantent dans une langue inconnue. Ils ont des roulottes, moitié en bois, moitié en carcasses de tanks, gros insectes hybrides qui abritent leurs nuits. »

Entre récit de voyage, épopée et poésie, littérature post-apo et existentialiste, Une immense sensation de calme se déploie, de fil en aiguille, avec sa trame souple, soyeuse et habile, comme une mer agile, un roman fantastique beau et sensible qui fait la part belle à la découverte de l’autre, aux sensations, aux paysages et au dépaysement. Un conte magique aux influences russes et bulgares, à l’atmosphère étrange et étrangère, à l’univers et à la mythologie particulière, qui rappelle Brûlée, Enig marcheur ou encore La Maison dans laquelle. Ici comme ailleurs nulle démonstration de force, sinon tranquille, mais une propension à ramasser ses forces à l’image de ses personnages. 

Un livre qui interroge le genre et sa dualité, explore la spécificité des rapports organiques qu’entretiennent l’homme, la femme, la nature et les éléments, celle de la présence et de la mémoire, de l'amour inconditionnel dans toutes ses dimensions, de l’écoulement du temps et de l’impermanence, de l’immanence et de la transcendance. Un premier roman saisissant, découvert pour moi dans le cadre de la troisième édition du prix Hors Concours de l’édition indépendante, et qui a reçu depuis le prix Révélation SDGL 2018. 

lundi 22 octobre 2018

Nota Bene – John Wayne est sous mon lit, Marie de Quatrebarbes

(Roman) Court-métrage, récit gigogne, onirique et cinémato-graphique, triptyque crypté d’un trio qui (se) rejoint dans la petite et la grande Istoire aux elliptiques trajectoires, journal intime et extime, John Wayne est sous mon lit, écrit dans le cadre de la résidence de Marie de Quatrebarbes à Tanger l’an passé à l’invitation du cipM, (en) est sorti en mars 2018, tout illustré et relié sous jaquette, dans la collection Le Refuge en Méditerranée des éditions CipM/Spectres Familiers. 


« D’ordinaire, les femmes et la vitesse ne font pas bon ménage au cinéma. L’héroïsme et le sang froid, on les réserve aux hommes. »

Hors(-)champ/cadre, didascalie ou script, Helen vient postuler à un poste de télégraphiste. Clap plan. Rien de travers ni ne cloche, et surtout pas le chapeau. Pas comme, mais là où/la personne qu’il faut. L’affaire conclue, on salue on hoche. Sifflement dans la salle sur le quai — on imagine seulement, on attend, en vrai. Des rires, des corps. L’image de celui, le physique de celle — qui tous travaillent cependant à la même. Vitesse, montre en main, timing. Comme un chromo, sur pellicule, le décor tremble, révèle la gélatine. 

Le temps presse et la vie suit, sur le mode d’existence des objets techniques. Le rêve d’Helen, noté sur cellulose, cherche à s’exposer. Elle persévère, fait le siège des studios Kalem, jusqu’à tourner The Hazard of Helen. On met en boîte, on embobine. Sur l’écran noir, son regard : présent, prémonitoire, prophétique. Qui dessi-lle/-ne un monde fait de gentils, de méchants, de messies ; de cendres et de silences ; d’informations partielles et d’émotions illusoires ; qui fonde(nt) la vie d’Helen et du cinéma, dont se tournent les premières p(l)ages.  

« la pellicule coûte cher, plus chère que les acteurs…Plus tard, l’industrie cinématographique investira dans un support plus sûr, le polyester, corps synthétique et fiable qui ne change pas avec le temps, comme tout ce qui est mort. »

Magazines et admirateurs se bousculent, poussent l’actrice dans des retranchements que l’on perçoit à peine, dont on devine toutefois [hors-cadre/(-)champ] la réalité économique et sociale — devenir des animaux de compagnie et des terrains vagues. A l’âme des studios Kalem, vendue à Vitagraph, le rôle endossé par Helen dans la série initiée par Helen et projetée de 1914 à 1917, survit à travers Rose, qui la remplace. Helen, pas lassée des lassos pour un sou, fonde la Signal Film Corporation avec son époux, mais abandonne les cascades.

Elle prend le/Saute du — train en marche. Siffle trois fois le chien et l’enfant, ou tout comme. L’admirateur Marion Robert est de ceux-là, en quelque sorte. Le train d’Helen lui est passé dessus, qui a forgé, accompagné son imaginaire. Il a frémi, craint, fait de la réclame pour elle pour pouvoir l’approcher, l(‘)a(d)[]mirer via l’écran. Se voir et voir le monde à travers elle et ses aventures, les rejouer avec ses camarades. Bien( )tôt, Big Duke, qui n’est pas encore John Wayne, enchaîne les petits gagne-pain et les matchs à l’université.

« La voix du comédien garantit le hors-champ (…) L’histoire du hors champ, c’est aussi la boue sur ses bottes, a sueur qui perle à son front, la façon dont son corps se déplace dans l’espace, manifestement fourbu. »

C’est encore par une succession de mouvements et de hasards que Duke croise le boss de la Fox qui remarque sa stature (« Come on, boy. Tu seras l’éclaireur »). Big deal pour Big Trail, Marion Robert devenu Big Duke devient John Wayne, se cherche, se perd, s’effraie, s’apprivoise, se rappelle. Le père et les serpents, l’alcool et les étoiles. S’imprègne des sensations, et nous imprègne aussi. De boisson et de poésie barbare comme la nuit. 

Comme à chaque fois que nous sommes en présence du mythe, l’histoire se répète à grands coups de haches : l’on commence par croiser les grands anciens (lointains descendants et cousins de l’épopée et de la ruée), nos contemporains (le destin du charpentier Harrison Ford, les motifs poétiques du Sombre aux abords de Julien d’Abrigeon (« Longtemps je me suis levé bien trop tôt ») pas du Pas Billy  (même si nous sommes arrivés là par lui, et puis si).

« Et celui qui possède pour patronyme la fusion du père et du chien se tourne vers l’œil bègue et le fixe dans l’étoffe. »

À mi-chemin, au moment où il commence sa vie (la vraie, cinématographique) le John Wayne de Marie part en v(ad)r(ou)ille poétique, retombe en enfance (« Bois ton lait de jument baby-bird »), multiplie les plans-séquences, se mélange les pinceaux. La langue s’emballe comme un cheval au galop. Le mouvement n’est plus posture, mais étalon fou[(gueux), parfois les deux]. Et tombe sous les coups de feu et de sang d’Helen. Qui le suit, le double, offre sa présence et se refuse à lui.

Plus loin, l’œil de la caméra reprend les rênes avant de céder devant les images et paysages. Elle rembobine la pelote du rêve [écho]. Nature written par une langue précise et sentie qui s’immisce entre les frondaisons. On approche et visite la maison comme on le ferait d’un passé ravagé par l’ennemi : dans le noir, en évitant l’attirance et l’émotion suscitée par l’illusoire familiarité des obstacles. Du film grand spectacle à la réalité quotidienne, il n’y a qu’un pas : être John Wayne, ou n’être pas.


« Il est tard maintenant, je voudrais que tu sortes. Ta présence auprès de moi m’ankylose, et si je tourne mon regard vers le fond de la scène, c’est toujours toi que je vois courir à l’ombre. »

John Wayne est sous mon lit, nous confie la narratrice (l’autrice, qui sait) de ce bel ouvrage, clinquant et intimiste. Qui se demande qui hante qui, de tout ce qui meuble et habite les grands espaces intérieurs, effraie ou rassure. Eclaire avec humour, pudeur ou démesure le moindre lieu – physique ou mental, émo-/sensa-tionnel – pour mieux révéler et cacher à la fois l’objet réel et les raisons de son obsession, de sa (dé)possession, de cet intrus familier qui prend tant et si peu de place.

Après quatre ouvrages (chez Lanskine, Les Deux Sicile et Eric Pesty), de très nombreux textes, performances, ateliers et résidences ; la création, coordination et participation, à plusieurs revues (la tête et les cornes, remue.net) et collectifs (Z, Poésie Civile, Général Instin), Marie de Quatrebarbes (voir son site ici) rejoint l’explo-r/it-ation du filon poésie et western aux côtés de Julien d’Abrigeon (Pas Billy the Kid), d’Anne Kawala et Esther Salmona (Chevauchépris), de Patrick Chatelier (Pas le bon pas le truand), de Michael Ondaatje (Billy the Kid, Œuvrescomplètes), et signe avec John Wayne est sous mon lit, entre cut-up et visions, un récit aussi délicat que précis qui touche la tête et le coeur (head & heart) avec une poésie infinie.