Histoire courte :
« Voulez-vous publier mes histoires courtes? » demande un petit personnage présentant ses feuillets.
« Non. » lui répond un autre, assis derrière un bureau.
Fin. Ainsi commence
Vous êtes tous jaloux de mon jetpack, et ainsi aurait pu se terminer l’aventure Tom Gauld si celui-ci n’officiait pas depuis huit ans pour
The Guardian et plus récemment pour le
New York Times,
Buenaventura press,
Drawn & quaterly pour finalement atterrir en 2024, du moins chez les éditions du même nom.
Publié en France en août 2014, cet ouvrage se présente comme un petit recueil d'environ 150 strips non numérotés dans lequel on se perd, se reperd, et dont on se repaît sans fin. Un petit livre à la fois intelligent et drôle, logique et absurde, visionnaire et terre à terre, caustique et encaustique, réunissant somme toute, au gré d’autant de pages, tout ce qui passe souvent pour contraire.
L’on y retrouve ainsi le meilleur de l'humour britannique avec ses mèmes (comme cette
« conspiration Shakespeare » qui n'est pas celle que l'on croît), son autodérision (
« l'héroïne de livres pour enfants qui n'était pas orpheline ») et ses thèmes chers aux Monty Python (la
« cuisine anglaise » avec le pudding, la religion avec
« Inspecteur Dieu »), mais aussi la musique (du DIY et des nouvelles technologies avec
« le grand critique de rock »),
de la politique (sur le thatchérisme), de l'art contemporain, de
l'histoire et de l’archéologie (qui posent de façon récurrente la
question de la survie de la littérature et de la civilisation). Toutes
choses qui, mêlées ici avec une bonne dose de second degré, d’absurde et
d’espièglerie, constituent dans le même temps un excellent remède
contre l'ethno-, l'anthropo- et le chrono-centrisme.

Tous les arts sont abordés : l’architecture, la sculpture, la peinture, la musique, la littérature, le théâtre, le cinéma, la photographie, la bande dessinée évidemment et même (dixième art par décision unilatérale et universelle de la Cour Suprême des Etats-Unis en 2012) le jeu vidéo (mettant en scène Rhett Butler, les sœurs Brontë ou les marais brumeux) ! Seule grande absente : la photographie, ce à quoi heureusement je remédie ici (en vous offrant quelques aperçus qui sont loin de rendre grâce au soin apporté à l’album). Mais c’est surtout aux lettres que Tom Gauld rend hommage, revisitant avec bonheur, esprit et ouverture les grands noms de la littérature : Joyce, Shakespeare, Hemingway, Beckett, ou encore Dan Brown et Dickens devenus eux-mêmes des personnages récurrents auxquels adviennent de folles
and amazing adventures !
Jouant sur l'anachronisme et l'uchronie, Tom Gauld interroge et
confronte ainsi sans relâche les genres (avec l'amour impossible entre
la
« créature littéraire complexe » et le
« personnage de science-fiction » ou entre
« le roman réaliste et expérimental »)
et revisite les classiques à grands coups de voyage dans le temps
(avec la question classique du meurtre d'Hitler), dans la lune ou dans
une
« utopie futuriste ». Une fantastique traversée qui nous
donne l’occasion de rencontrer tour à tour L’Homme invisible,
la créature de Frankenstein, des extra-terrestres et des robots, et de mesurer l’impact
de l’union dystopique et (très) épisodique de la science et de la
religion ou de la grève des automates.
Enfin, en tant que lecteur, libraire et écrivain c’est avec bonheur que j’ai découvert la famille et les catégories d'écrivains (athée, torturé, fou ou grand) et retrouvé nos plaisanteries à travers les personnages du romancier indécis, les papiers de l'écrivain et leur classement, et surtout la
« Police du roman ». (Elle existe ! Elle existe !) Sans parler de tous ces éléments absurdes et surprenants laissés à disposition pour la composition d’un roman : objets épiques, types de domestiques, maisons du futur, personnages améliorants ou encore scènes perdues dignes d’un magasin ou atelier d’écriture.
Mais il y a aussi ces autres strips, hors catégorie, ou plutôt qui
constituent des catégories à eux seuls et qui, le plus souvent,
s’inspirent de situations quotidiennes (comme, étonnamment,
« le hibou et le matou qui n'avaient pas le pied marin »),
des jeux de labyrinthes, liens et autres casse-têtes que l’on verrait
avec plaisir figurer sur des boîtes de céréales et de drôles
d'actualités devenues drôles pour l’occasion (
« où devrais-je l'enterrer ? »).
Et puis il y a tous ces objets plus étranges les uns que les autres,
tel cet inénarrable cadeau de Noël idéal (mêlant toutes les qualités et
de fait indéterminé/able). Enfin il y a la mystérieuse
Boîte Mystérieuse et son comique de répétition.
La
Boîte Mystérieuse et son comique de répétition (La
Boîte Mystérieuse et son comique de répétition) qui l'amène à revenir deux fois. La
Boîte Mystérieuse et son comique de répétition qui font qu'on en parle encore à la fin de l'ouvrage lorsqu'un strip volant, sorte d'addend-errat-um, au lieu d'invalider la qualité de l'édition, vient encore ajouter à sa virtuosité. Une édition qu’il convient enfin de détailler au regard du soin apporté à sa réalisation : une couverture cartonnée épaisse et rigide au dos toilé, imprimée en brillant sur fond mat, des pages de bon grammage cousues puis collées sur toile, un encrage et des couleurs soignées, le tout accompagné d’un petit feuillet comportant une jolie préface et un
« dictionnaire gauldien » utile et désinvolte. Bref, tout ce qu’il faut pour faire de ce recueil un livre, une bande dessinée, un objet et un cadeau parfaits, incontournables et de référence (et qui fait d'ailleurs partie de la Sélection Officielle du Festival d’Angoulême).
«Créer un catalogue de livres illustrés et de bandes dessinées,
accompagner des démarches d’auteurs cohérentes, soigner la fabrication
des livres, et construire des expositions qui permettent de rentrer dans
l'univers de nos livres » : telles sont les ambitions d'Olivier
Bron et Simon Liberman lorsqu’ils créent les éditions 2024 en 2010. Avec passion et
curiosité ils réalisent depuis un travail d’édition ample et soigné sur
des titres beaux et variés dans la forme comme dans le fond, des
premiers albums de Gustave Doré aux dernières expérimentations de
Guillaume Chauchat, jusqu’au flamboyant
Quasar contre Pulsar de Lefèvre, Beauclair et Chaize, en passant par
Jim Curious
qui se lit avec des lunettes 3D. Des albums soigneusement conçus,
cousus ou collés, le plus souvent cartonnés, aux dos parfois toilés et
toujours de qualité qui forment un catalogue, une ligne éditoriale, une
identité qui s’affirment au fil des ans.
A présent que Vous êtes tous jaloux de mon exemplaire, n'hésitez pas à vous procurer le vôtre et à l'offrir autour de vous sans modération pour Noël et les fêtes !
Photos : Eric Darsan, extraits de
Vous êtes tous jaloux de mon jetpack © Tom Gauld et 2024