dimanche 1 mars 2015

Les Jardins statuaires, Jacques Abeille

A l'approche du printemps, du Salon du livre de Paris et d'une riche actualité littéraire chez deux éditeurs de qualité et de prédilection, nous renouons ce mois-ci, comme je vous l'annonçais dernièrement, avec la littérature pure et dure du Tripode et de Monsieur Toussaint Louverture, avant de retrouver dès le mois d'avril notre belle série consacrée au Mot et le Reste pour une actualité cette fois exclusivement musicale. 

Aussi est-ce avec un très grand plaisir que j'entame aujourd'hui une autre belle séquence, dédiée cette fois au Cycle des Contrées de Jacques Abeille, à l'occasion de la sortie le 26 mars du Veilleur du jour au Tripode, et qui commence, comme il se doit, avec Les Jardins statuaires.

« Je vis de grands champs d'hiver couverts d'oiseaux morts. Leurs ailes raidies traçaient à l'infini d'indéchiffrables sillons. Ce fut la nuit. J'étais entré dans la province des jardins statuaires. » Le ton est donné, poétique, emphatique. Ainsi que le sujet, étrange, dépaysant. Et bientôt la voie à suivre, tracée sans doute, et peut-être fatale. Premier volume du Cycle des Contrées, Les Jardins statuaires nous entraînent à la suite d'un narrateur inconnu à la découverte d'un pays qui l'est tout autant et qui éveille, chez nous comme chez lui, une curiosité et un engouement certains et, très vite, une certaine nostalgie : celle que ne tarde pas à ressentir le voyageur qui pressent, observe, prépare déjà par sa seule présence, les changements à venir. Guidé d'abord, aventureux ensuite, croisant des personnages aussi loquaces qu'énigmatiques, notre voyageur entreprend de consigner par écrit son périple, sans savoir ni comprendre encore ce qui l'anime, analysant les mœurs et lois de cette société à la fois hospitalière et hermétique qui s'ouvre à son contact. 


« Mais peut-être ignorez-vous, Monsieur, que dans notre pays on cultive les statues. » Aussi, vous qui pénétrez en ces lieux, sachez que Les Jardins statuaires c'est d'abord un métier : celui de jardinier, dont la principale fonction consiste à entretenir, à encourager ou à endiguer la croissance de statues de pierre à l'apparence humaine en fonction d'une forme qu'il s'agit de pressentir, voire d'induire. Une activité qui est au cœur de la société, en conditionne tous les aspects, et dont on peut se demander si elle relève de la sagesse ou de la présomption, de la conscience ou de l'ignorance de la condition de chacun de ses membres. « Mais finalement, cela est-il très important de distinguer la responsabilité des hommes ? Après tout, eux aussi sont des produits de la terre ». C'est pourtant ce que va tenter d'élucider le narrateur qui découvre, à mesure qu'il progresse dans sa connaissance de cette culture, dans tous les sens du terme, une civilisation qui impute à l'ignorance de l'étranger la possibilité qu'on puisse juger son fonctionnement contre nature. 

Avec lui, à la lumière des « livres d'ancêtres » et de son propre travail d'écriture, des arcanes et aléas de leur composition, de ses recherches et de ses visites aux domaines, la sérénité, l'unité « marmoréenne » qui s'imposaient jusqu'ici vont progressivement se fissurer pour laisser apparaître au grand jour la beauté et la cruauté, mais également la ruine et l'espérance qui sourdaient silencieusement. Evidemment, « quand on use de la force... il y a toujours des accidents. » Et cependant, malgré l'avertissement de son guide bienveillant, le narrateur va s'obstiner à vouloir percer ces deux mystères qui le fascinent et demeurent tabous au sein des jardins et de la confrérie des jardiniers, quitte à menacer l'ordre établi et toute l'organisation de la société. Celui qui entoure les femmes tout d'abord, et puis celui dont s'entoure ce chef légendaire qui passe pour avoir unis les parias, les barbares, loin au-delà des jardins.  


Lorsque l'on aborde Les Jardins statuaires, d'entrée le charme et l'étrangeté de ces détails, leur description minutieuse, la progression labyrinthique, l'aspect à la fois fantastique et poétique du récit, nous rappellent les nouvelles de Borges. Et ce, parce que nous sommes également placés, comme le genre le requiert, devant un univers existant, accompli. A cette différence près, qu'au lieu de se réduire, cet univers se laisse découvrir, au gré non seulement d'un roman mais de tout un cycle, c'est-à-dire par blocs plutôt que par bribes, offrant au lecteur l'assurance de pouvoir tôt ou tard percer les mystères évoqués. Cette forme permet à Jacques Abeille de développer une vaste réflexion qui s'articule autour de deux axes essentiels - l'écriture et l'éducation - au travers desquels transparaissent, par une habile mise en abyme, à la fois son travail de composition et ses centres d'intérêt. De cette approche romanesque, philosophique et poétique, naît en retour une poïétique dont le principal levier réside dans l'opposition entre d'une part la croissance, la création littéraire et l'amour, et d'autre part la conservation, le devoir et la vie en société. 

Ainsi, c'est en confrontant l'innocence des premiers âges de la vie, d'un « monde clos et pétri de beauté » aux nombreuses questions de société que la réalité ne manque pas de poser, en l'exposant donc aux germes mêmes de sa destitution, que l'auteur constitue son utopie pétrie d'humanisme, de culture antique et d'ethnologie. Du rite d'initiation à la mort en passant par le mariage et la prostitution, rien n'échappe, ni au narrateur, ni au créateur de ce monde qui continue de s'interroger sur une humanité belle et aveugle à la fois. Pour autant, l'on ne trouvera aucune trace dans Les Jardins statuaires de la vanité d'un roman à thèse, où l'intrigue comme la langue ne seraient que prétexte à des poncifs, calques et autres placages. Non, Jacques Abeille est fait d'un autre bois, et son œuvre de pierre. Sur cette pierre, celle d'un langage soutenu et poétique et cependant — et pour cela — stimulant et jamais ennuyeux, l'auteur érige une construction exigeante, intelligente et claire, à la fois minérale et végétale, savante et lumineuse, qui s'élève et s'impose à la manière d'un phare. 


Roman d'initiation, roman d'aventures qui flirte avec la fantasy, roman classique dont la beauté et la pureté tiennent tout à la fois de l'épure et de l'architecture, Les Jardins sont le résultat d'un impressionnant travail de pensée, de recherche et d'écriture, la rencontre d'un style et d'une approche singuliers et sincères, tragiques et véritables de la vie, le tout marqué par un ton où se mêlent avec excès, jusque dans les dialogues, une pudeur et une emphase sur lesquelles le narrateur s'interroge et conclut : « sans doute est-ce un sentiment d'indignité plutôt que la vanité qui parfois me fait ardemment, désespérément, désirer de hausser ma prose jusqu'à une manière de poésie. » Un travail des sensations aussi, où le contact de la pierre, de la terre, de la végétation, du sable ou de la peau sont réels et palpables. Et si, après avoir sagement suivi notre voyageur devenu guide, l'on accélère à son exemple le pas et la lecture à l'appel de l'aventure comme dans un paysage véritable, ce n'est pas par manque d'attention mais parce que les jardins sont devenus, pour nous comme pour lui, un lieu à part entière que l'on peut explorer à loisir, un univers persistant que l'on ne quitte que pour y revenir.

Le cycle des contrées ©Le Tripode, Abeille, et Schuiten pour le dessin
 
Ainsi Les Jardins statuaires fondent-ils une mythologie qui inaugure une série, celle du Cycle des contrées, à laquelle la géographie donne une consistance, une existence concrète, prégnante, persistante et saisissable que les prochains tomes ne manqueront pas d'étendre, de Terrèbre aux confins barbares. De la « légende noire » qui entoure son édition, de la cohérence et de l'exigence du travail poursuivi autour de celle-ci par le Tripode, évoqué à la publication de Glose, des magnifiques dessins de Schuiten dont je vous ai offert, je l'espère, un bref mais juste aperçu, jusqu'à la participation Dominique Bordes, alias Monsieur Toussaint Louverture, je vous parlerai bientôt. En attendant, je vous propose très à propos de retrouver dès notre prochain rendez-vous cet autre fantastique éditeur, abordé avec cet autre incontournable Enig Marcheur (dans lequel il est, entre nous soit dit, aussi question de statues), à l'occasion de sa dernière parution : Vilnius Poker. Un monument inédit, halluciné et terrassant, que j'ai eu tout à la fois le plaisir et l'effroi de découvrir en avant-première.

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