vendredi 16 février 2018

Nota Bene : Le dernier cri, Pierre Terzian

[Un]happy few, sorties extravéhiculaires et récupération protoco(rol)laires [lendemains qui déc(h)antent, inaugurer les chrysanthèmes]. S[tra]pontanéité [prendre le train en marche, ne pas rester sur la bordure des quais]. Marketing Monop-holistique [Mon Cul C Du Poulet Bio, L'Art Ces Mes Champs] : telle est la liste non exhaustive des ingrédients et effets secondaires inédits et inattendus qui composent Le dernier cri de Pierre Terzian, sorti le 14 septembre 2017 chez sun/sun dans la collection echo.


« – Emballer un pont. Se tirer une balle dans le genou. Tatouer des porcs. Faire danser des tractopelles. Poignarder une plante. Vivre dans une cage avec un loup. Peindre le portrait de sa mère. Traverser une ville en criant. »

Klaus Grimon, fils de et pas fier de l'être, traîne ses guêtres entre délire et acouphènes, hante les lieux très fermés ouverts aux performances plastiques en toc les plus désespér-ées/-antes, dans l'espoir de [– sa rencontre avec Anna Mardirossian, metteuse en scène éreintée à force d'expédients, et un pétage de plombs/câble/baraque surnuméraire qui va faire de/bien malgré lui Le dernier cri, incarnation d'un milieu et d'une génération, vont le pousser à tenter de – ] sortir de sa léthargie.

Minimal Feelings, L'Igloo, L'Indien Sans Tribu, Redflag : entre blazes, slogans et aphorismes, à travers les vues, vies, et chapitres alternés de ses deux protagonistes, Pierre Terzian nous plonge avec humour et humanité au cœur du vivant et des problématiques de cette faune qu'il connaît bien, dépeint comme déconnectée du réel, non sans histoire mais sans désir, antihéros aux têtes d'a-/en-/ de dé-terrés, (dés)abusés par un milieu-miroir. Freaks naïfs et cyniques, embryons hypersensibles et exhibitionnistes qui tous cherchent comment faire partie (à tout prix) ou sortir (plus modérément) du système, du caractère primaire et castrateur de la culture subventionnée, enfants perdus et gâtés, récupérés et instrumentalisés par le marché.

« Les humains auront complètement assimilé la logique du marketing et l'appliqueront à ce qu'ils ont de plus intime. Ainsi le marché aura réussi sa plus redoutable mutation : il sera devenu la vie même (…) Bientôt les vraies gens n'existeront plus. »

Second roman de Pierre Terzian et premier roman de rentrée des éditions sun/sun, Le dernier cri prolonge le questionnement, la perspective d'une radicalité et le désir de construire ensemble de son précédent opus Il paraît que nous sommes en guerre. Et si l'on peut regretter que ce dernier cri ne réponde pas davantage que Jack London à cette question énoncée par ce dernier dans Quiconque nourrit un homme est son maître, à savoir celle du « candidat-artiste à la littérature au ventre qui réclame et à la bourse vide », sinon par l'absurde, la poésie et le renoncement, c'est bien parce que les alternatives paraissent ici aussi lointaines que le désir est grand de sortir de l'impasse où se rejoignent artificiellement les murs qui séparent la subsistance de l'existence, la création de ses conditions.

Roman post-moderniste sur le post-art, avec en exergue une citation du Chômage Monstre d'Antoine Mouton (dont Le metteur en scène polonais et Imitation de la vie s'attachent eux aussi, à leur façon, à déconstruire l'art à travers ses milieux), Le dernier cri est un bûcher des vanités lucide, cru et efficace, qui évoque immanquablement (et donne plus que jamais envie de se replonger dans) La Société du spectacle de Guy Debord (« Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. ») tout en incarnant ce qu'il dénonce, à l'instar de son personnage, sujet devenu (avec autant de sincérité que de second degré, d'ambiguïté que de talent, de questions qui demeurent posées et invitent à aller de l'avant) un objet dérivé que l'on s'arrache.

« Nous sommes de plus en plus nombreux. Ceux qui nous ont rejoints ont trouvé de quoi manger, de quoi produire leur art et des camarades.Nous avons rompu tous nos liens avec les institutions et opté pour l'embuscade, l'assainissement radical et la joie du manque.Nous volons du matériel, rançonnons, détruisons des icônes, enlisons les processus de sélection, continuons à nous infiltrer dans la vie artistique pour en être la source permanente d'implosions juvéniles. Nous sommes l'Inconfort. Le Miroir Déformant. Nous produisons des sensations troubles.
Nous sommes les Groupement Balafre.
Rejoignez-nous. »

Making-of : Le 26 octobre dernier à la librairie Le comptoir des mots, avait lieu la soirée d elancement du dernier cri, animée avec brio par Philippe Guazzo,  qui a su faire lui aussi, évidemment, le lien avec Debord, aux côté de Pierre Terzian, invité d'honneur qui a traversé l'Atlantique à cette occasion pour évoquer le livre et toutes ces questions et de l'équipe de sun/sun qui, depuis sa création, sait, toujours davantage « allier le fond et la forme et faire advenir le sens ».

Pour aller plus loin : lire ce qu'en disent très justement Lou et les feuilles volantes et Hugues pour la Librairie Charybde.

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