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jeudi 25 avril 2013

La Révolte des enfants des Vermiraux, Emmanuel Jouet

Après avoir abordé Fictions et Fantaisies par le biais de Bric-à-brac man de Russell H.Greenan, puis du Journal d'Adam, Journal d'Eve de Mark Twain, c'est au tour de la collection Mémoires et miroirs de faire son apparition dans cette nouvelle édition d'Un éditeur se livre organisée par Libfly et consacrée à L'oeil d'or. 

Issu des travaux de recherche d'Emmanuel jouet, La révolte des enfants des Vermiraux est une monographie très documentée destinée à saisir les « Approches d'une économie des secrets dans une institution éducative » du siècle dernier qui se place d'emblée sous les augures de ce triple impératif du devoir, du vouloir, et du pouvoir. 


Fondé en 1882 l'Institut sanitaire des Vermiraux « pour le redressement intellectuel des anormaux » devient  en 1905 - date de séparation de l'Eglise et de l'Etat - une institution morale et privée. Dans cette optique la plaquette du projet insiste ainsi sur la nécessité d'un contrôle extérieur et indépendant, détaille le soin apporté à l'environnement, au cadre de vie, alliant espaces naturels, confort moderne et équipements culturels, des jardins à la literie en passant par la nourriture, le vêtement, le travail et sa récompense. Or, malgré tous les bons sentiments exprimés, c'est bel et bien le caractère « utile » et « économique » qui revient sans cesse et dont se félicitent les différents souscripteurs au projet. 

Ici, nul « complot » ainsi que le rappelle l'éditeur, Jean-Luc André d'Asciano, nul « pervers », non plus que nul pathos, mais un ethos, c'est à dire une habitude qui va se muer en manière d'être et identifier bourreaux et victimes jusqu'à les définir avant même de les faire apparaître comme tels. Une attitude mue par l'«avarice» et l'« âpreté au gain » des directeurs et de leurs acolytes, à commencer par l'omniprésent et omnipotent Landrin qui, se prévalant de tous les titres, grâce aux appuis, chantages et manipulations auxquels il a recours va parvenir non seulement à obtenir la main sur la vie toute entière de l'établissement et de ses occupants mais encore à échapper à toute poursuite dans un premier temps. 

C'est cependant l'illégitimité de sa position et l'évidence des maltraitance qui va progressivement mener à leur inculpation en lieu et place de celle des enfants révoltés. Toujours plus nombreux, constituant une main-d'oeuvre gratuite et corvéable à souhait, privés de soins et de nourriture, entraînés dans une « spirale de surviolence » jusqu'à la mort « par abandon ou maltraitance », ces pensionnaires - « muets, rampants, sales, décharnés, à moitiés vêtus », décrits comme et n'ayant « plus rien d'humain » - livrés au commerce et aux abus sexuels, réduits à l'évasion, à la révolte ou au suicide pour tenter d'échapper à leur sort et d'avertir les autorités et l'opinion, vont finalement attirer l'attention du procureur et de la presse. 

« D'une utopie à sa dérive », Emmanuelle Jouet, docteur en sciences de l'éducation et chercheuse en psychiatrie sociale, égrène ainsi une à une les déclarations (plus ou moins vraies) et intentions (bonnes ou mauvaises) qui ont présidé à l'avènement du drame. Manoeuvres des uns, révoltes des autres, procès et, enfin, dévoilement de cette fameuse « économie du secret » : tels sont les grands axes de cette étude qui met en lumière la part d'ombre non seulement de quelques obscurs protagonistes mais un processus progressif, honteux et discret mais néanmoins systémique, de déshumanisation de ces enfants « arriérés », « vicieux », « dégénérés », « idiots », « inadaptés », qui cependant apparaissent plus conscients que leurs gardiens. Encore l' «affaire des Vermiraux » n'est-elle exceptionnelle que par l'ampleur de cette « surviolence », le retentissement qu'elle a provoqué et l'attention dont, par suite, ont fait l'objet des institutions moins bondés et donc moins susceptibles de se rebeller. 

En vérité, derrière la philanthropie affichée, au nom du « vivre ensemble » et d'une sociabilité qui se veut respectable et structurée au regard de la dangereuse et incontrôlable délinquance qu'elle est censée endiguer, violences, exploitations et escroqueries apparaissent bel et bien comme le lot commun de ces établissements. Des instituts dont la visée « prophylactique » - déceler et prévenir – pose elle-même problème en liant, sous l'angle du corps et de l'esprit, la médecine et la morale, par le biais de ces hygiénistes et autres « aliénistes », préconisant « d'étudier avec soin les coordonnées anthropométriques des jeunes sujets dont on aura à suivre le développement et sur lesquels on pourra étudier les effets du traitement ». Des méthodes qui rappellent combien la prison constitue non pas la marge mais à la fois le laboratoire et l'idéal de gestion de nos sociétés modernes ainsi que l’a brillamment démontré Michel Foucault dans Surveiller et punir. 

Ayant pour source principale le journal d'un notable local mis en ligne par sa petite-fille, les travaux de celle-ci, ainsi que le réquisitoire et un travail de terrain facilité par quelques rares habitants déterminés à voir ressurgir l'affaire, La Révolte des enfants des Vermiraux, bien qu'illustré avec sobriété par Sarah d'Haeyer, demeure bien sûr un ouvrage très universitaire limité à une époque restreinte et à un sujet précis. Néanmoins, si l'on peut regretter que l'essentiel soit constitué de témoignages d'archives aussi sinistres que redondants - afin de faire apparaître l'écart entre « le projet initial des Vermiraux rêvés et la finalité des Vermiraux jugés » et éviter le risque d'« illusion rétrospective » qui tendrait à juger le passé en fonction du présent, ferait oublier que l'enfant n'était pas une personne, ou encore que la violence évoquée n'était pas normale pour autant - il permet dans le même temps d'interroger la façon dont la logique utilitariste, malgré les exactions qu’elle autorise, et sans doute grâce à elles, peut et a pu s’imposer par le passé jusqu’à s’étendre aujourd’hui à tous les domaines de la vie. 

lundi 1 avril 2013

Journal d’Adam, journal d’Eve, Mark Twain

Après Bric-à-brac man de Russell H.Greenan nous continuons notre exploration des publications de L’œil d’or auquel Libfly consacre sa neuvième édition d’Un éditeur se livre avec cette fois, toujours dans la fiction, une réédition très réussie du Journal d’Adam et Journal d’Eve de Mark Twain pour laquelle je tiens à les remercier.

L’histoire, la petite comme la grande, débute avec l’écriture. Celle d’Adam qui ne l’invoque que pour évoquer les désagréments que lui procurent la présence de « la nouvelle créature ». Celle d’Eve qui interroge ce qui l’entoure. Celle de l’auteur, enfin, qui réussit successivement avec humour et sensibilité à dresser un portrait original de ces premiers représentants de l’humanité.

Twain - dont le nom évoque à la fois la dualité et la distance de sûreté qui permet à un navire de ne pas s’échouer - joue ainsi sur cette ambivalence entre la notoriété et l'ignorance de ces premiers nés, comme hésitant quant au point de vue à adopter, oscillant entre regard omniscient et une focalisation interne, contribuant à rendre flou la frontière qui le sépare de ses personnages. Et pour cause : si  1893 voit naître la première mouture du Journal d'Adam, ce n’est qu’au lendemain de la mort de sa femme, qu’il se verra réécrit et réunit au Journal d’Eve.

Ainsi donc, si de prime abord tout semble opposer nos deux personnages, sinon les séparer - jusqu’à leur publication - ces longs « extraits du journal d'Adam » suivis du court « Journal d'Eve », tous deux prétendument traduits « d'après le manuscrit originel » présentent en réalité de nombreux parallèles et de véritables correspondances entre les actes et jours évoqués par l’un et par l’autre.  Et ce n’est qu’en les comparant que l’on comprendra qu’elle se sent obligé de faire les « frais de la conversation », le croit « flatté » et le suit sans cesse quand lui ne songe d’abord qu’à la fuir, déplorant que « ça parle trop fort » Et que l’on pourra à juste titre se demander finalement qui, d’elle ou de lui, a écrit le premier. Et à qui revient la faute du péché originel.

Ainsi l’incompréhension qui régit d’abord leur relation et donne lieu à tant de situations absurdes (leur premier mode de communication consiste à se lancer des mottes de terre) va-t-elle progressivement céder devant une certaine reconnaissance réciproques des qualités, caractères, manies, goûts et envies de chacun, et combien ceux-ci s’enrichissent au contact de l’autre. Et, tandis qu’Adam, personnage plus naturel que culturel (à l’opposé des préjugés qui voudraient que l’homme soit du côté de la raison et la femme de l’instinct) va devenir plus sophistiqué à mesure des échanges avec Eve, celle-ci apparaît clairement à la fin du récit et malgré la moindre place qui lui est réservée, bien plus complexe que son compagnon qu’elle nomme « l’Expérience ».

Tirant des leçons des siennes propres, éprise de beauté et férue de sciences, c’est en effet chez elle que l’on retrouve les réflexions les plus originales ainsi que la plus grande part d’introspection. Déplorant d’être comprise par les animaux sans pouvoir les comprendre, honteuse de son ignorance, usant tour à tour d’un langage scientifique et familier, capable des pires bévues pour confirmer  ou infirmer ses croyances et postulats, elle va jusqu’à élaborer un principe d’induction/déduction pour valider ses actions : « Il est toujours préférable de valider les choses par l’expérimentation concrète : ensuite, vous savez[…] vous ne le saurez jamais si vous vous fiez uniquement à des intuitions et à des suppositions. »

Cette propension à interroger son propre point de vue mais également les divins desseins avec autant de naïveté que de rigueur ainsi que l’incapacité de supporter l’incertitude qui en découle qui constitue leur point commun. De là à dire qu’ils recherchent la connaissance il n’y a qu’un pas que chacun encourage et décourage à la fois, comme quand Adam veut empailler Caïn, ou quand Eve tente de cueillir le fruit de l’arbre défendu. Tout cela, on s’en doute, va les mener à la chute mais aussi à l’union à travers un récit aussi drôle qu’émouvant, bourré de clins d’œil et références bibliques, historiques, philosophiques ou scientifiques, de la théorie des formes à celle de l’évolution (avec un Caïn qui, de « poisson », devient « kangourou » sous le coup des théories que l’on peut à juste titre qualifier d’adamiennes)

Pour ce second volet d’Un éditeur se livre consacré à L’œil d’or organisée par Libfly à l’instar des Lettres à la terre du même auteur que d’autres contributeurs ont choisi, ce Journal d’Adam et Journal d’Eve bénéficie des talents du traducteur Freddy Michalski et de l’illustratrice Sarah d’Haeyer qui servent à merveille l’esprit de ce petit livre sur lequel il y aurait somme toute encore beaucoup à dire. Un ouvrage drôle et touchant à la fois, qui met en avant la complexité des genres et des relations qu’ils peuvent entretenir, la vision que l’époque de Twain et que l’auteur lui-même pouvaient en avoir, et qui questionne nos conceptions contemporaines au moment même où la question du genre fait débat.

Nous retrouverons L’œil d’or et ses parutions très prochainement avec, dans la collection Essais & Entretiens cette fois, La Révolte des enfants des Vermiraux d’Emmanuelle Jouet. Un ouvrage moins ludique et moins poétique qu’il n’y parait mais qui a le mérite de poser là encore des questions sociales puisqu’il présente « la dérive d’une institution sanitaire et éducative ainsi que les modes de complicité qui ont permis de dissimuler ces crimes ».  

dimanche 17 mars 2013

Bric-à-brac man, Russell H. Greenan

Après Allia ou encore la Contre Allée, j’ai aujourd’hui le plaisir de vous présenter cette neuvième édition d’un éditeur se livre organisé par Libfly et consacrée cette fois à L’Oeil d’or - que je tiens à remercier - maison d'édition indépendante et de qualité que j'ai eu l'occasion de découvrir dans une vidéo de présentation passionnée de Jean-Luc d'Asciano ainsi que par l'intermédiaire de ce premier ouvrage intitulé Bric-à-brac man. 
Réédition du roman de Russell H.Greenan datant de 1976, celui-ci a fait l'obet d'un travail soigné, illustré ne dizaine de gravures en noir et blanc de Sarah d’Haeyer qu’il vaut toutefois mieux découvrir au fur et à mesure au risque de se voir révéler l’intrigue.  

Quant à l'intrigue elle-même, « Par où commencer? En voilà une question piège. Dieu seul sait où naissent les drames personnels » nous dit le narrateur. Hasard ou fatalité c’est quoiqu’il en soit par la rencontre avec son cousin Maurice Fitzerald à qui il doit de l’argent qu’Arnold Hopkins, « cueilleur » de profession, c’est-à-dire brocanteur itinérant, va débuter son récit. Refusant d’abord les « petits boulots »  malhonnêtes que lui propose celui-ci pour éponger sa dette, Arnold ne rechigne en revanche pas à exécuter les réparations que lui propose Mme Dunlap, gérante d’un hospice pour vieilles dames riches pour mieux abuser de la crédulité mais aussi de l’avarice de celles-ci.

Passionné par les objets et l’argent qu’il se figure pouvoir en tirer, le narrateur ne tarit pas d’éloges devant les bibelots et babioles en tous genres qui lui passent sous les yeux et entre les mains, se tuant à la tâche, souvent en pure perte, dans l’espoir du trésor, du filon, de l’occasion qui de larron le changerait en honorable et renommé antiquaire. Une attention qui contraste avec ses étranges épisodes d’ « amnésie spasmodique » qu’il attribue au stress et à l’angoisse de son mode de vie, encore accrus lorsqu’il finit par accepter de ces « boulots confidentiels » qu’on lui propose sans cesse et qui, fatalement, ne le resteront guère éternellement. Ajoutez à cela la rencontre avec une « fille époustouflante » mais voilée et voici le décor planté, les éléments réunis, préparant la tragédie qui va désormais se jouer.

Astucieux mais téméraire, malin mais pas assez pour éviter les ennuis, souvent confronté à plus rusé et plus violent que lui : ainsi se révèle progressivement notre Bric-à-brac Man, héros pas super du tout, au fil d’entreprises de plus en plus ardues et risquées du fait même de sa propre ingéniosité. Sans être virtuose, il se montre en effet un amateur aussi avide que zêlé, détaillant la mise en place de ses casses avec la même minutie que les affaires courantes qu’il continue tant bien que mal à mener. Self-made – mais aussi mad et bad – ce même Bric-à-brac man ne manque évidemment pas de cotoyer nombre de personnages hauts en couleur tel Lew, ancien comique radoteur, Hogan Guilfoyle, grippe-sou aigri et envieux guettant le commerçant voisin à la jumelle, ou encore Félix Merendano qui prétend être le diable en personne, assisté de son facétieux serviteur et bouc émissaire Xochimilo. 

Vendeur ambulant puis antiquaire, Russell H. Greenan transpose avec brio son expérience en faisant un généreux étalage des objets, des astuces, du jargon qui ont cours dans cette « grande famille » qui fut la sienne. Tous éléments d’un milieu qui joue sur les ressorts comme sur les failles de l’économie capitaliste et libérale à grand coups de clientélisme, de crédits, d’intérêts, de chèques en bois et de la langue qui va avec. Et ce avec un sens de la description et du détail mais aussi de la construction d’une intrigue rythmée et riche en rebondissements se déroulant sur près de 250 pages découpées en une quarantaine de chapitres qui se présentent d’abord comme un récit puis nous entraînent dans une série d’affaires qui se suivent puis se mêlent comme autant de pièces d’un puzzle avant de s’assembler en un surprenant dénouement qui révèle la nature même de l’ouvrage.

Réellement captivant et sombrement drôle, Bric-à-brac man a tout d’un roman américain de la grande époque, qui tient dans le même temps de la littérature blanche et du polar avec ses personnages tout à la fois puritains et roublards, de l’étude sociologique et du divertissement en retraçant les contours d’un univers où la fin justifie les moyens, la nécessité est mère d’invention, la prudence mère de sûreté, les volés tous des voleurs, et où l’on ne sait jamais à qui l’on a affaire ni où l’on met les pieds. Le portrait d’une société mue par l’apparence, le mensonge et la spéculation au sein de laquelle « Si vous vous adonnez à la vérité, ne serait-ce qu’une seule minute, tôt ou tard on vous fera passer cette fantaisie. C’est pourquoi les hommes honnêtes appartiennent à une espèce en voie de disparition ». Désabusé, malchanceux autant que malheureux en affaire comme en amour, ce Bric-à-brac man n’est en revanche et heureusement pas dénué d’humour, à qui l’on conseille de se lancer dans le music-hall. Un personnage en compagnie duquel l'on passe somme toute un excellent moment, et que je vous invite à découvrir sans plus tarder.

A ce titre je tiens à nouveau à remercier Libfly et L'Oeil d'or pour cet ouvrage qui s'est révélé être une excellente surprise, et vous donne d'ores et déjà rendez-vous pour la suite de cette nouvelle édition d'Un éditeur se livre avec cette fois la (re)découverte du Journal d'Adam et journal d'Eve de Mark Twain. En attendant vous pouvez retrouver le détail de l'opération sur la page Libfly consacrée à l'opération, suivre les échanges concernant cet ouvrage sur le forum dédié ou encore explorer les autres publications de l'éditeur sur le site officiel de l'Oeil d'or.