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mercredi 26 octobre 2016

Spoon River, Edgar Lee Masters

Roman choral gothique au romantisme noir, chronique d'une Amérique qui soubresaute entre deux siècles, recueil poétique en vers libres, rongé par le chagrin du quotidien et secoué par le rire du tall tales, les larmes et l'écrit, ci-gît et surgit le précieux et foisonnant Spoon River d'Edgar Lee Masters, catalogue des chansons de la rivière traduit et poursuivi par le Général Instin - édition de Patrick Chatelier sur une idée de Benoît Vincent - paru aux éditions Le nouvel Attila en partenariat avec Remue.net.

A quelques jours d'Halloween et de la Toussaint, Spoon River est un bel ouvrage qui ne laisse pas de marbre, athanor et athanée qui invite à l'écriture et grave au fond de l'œil et de la mémoire les dernières images de morts et mortes. Ames en peine, esprits en devenir, persistance rétinienne. Ellipse. Typographie. Point.

« Après cela, ténèbres. » 


1 Que sera SRA

“When I was just a child in school I asked my teacher what should I try, Should I paint pictures, Should I sing songs, This was her wise reply: Que sera sera, What ever will be, will be.” (Jay Livingston [1915–2001] et Ray Evans [1915–2007] RIP).

Spoon
    River

Rivière de l'Illinois, USA, devenu village imaginaire dont témoigne le cimetière. Rivière cuillère. Où l'on pêche, où l'on mord. A l'appât, au hanneton. RAS quoi.  

Spoon
    River
        Anthology

Bûcher des vanités, caveau, mausolée. Tombeau pour 243 âmes et autant de poèmes dressés comme des stèles. Publiés en revue puis en recueil dès 1915. Epigrammes devenus épitaphes, éloges funèbres, apologétiques, dithyrambiques, panégyriques, devenus mots d'esprits assassins qui font le jeu de l'écrivain. Avertissement aux badauds, visiteurs, visiteuse, lecteur, lectrice, diseur et diseuse. « Toi qui entre ici abandonne tout espoir » d'y voir clair dans ces enfers intérieurs, souterrains.

Spoon
    River
        Anthology Autopsy
                    & Earth

Spoon River : catalogue des chansons de la rivière. « Tableau des passions et caractères » selon l'excellente préface de la présente édition parue le 17 juin 2016, soit un siècle plus tard, qui nous dévoile l'histoire - imaginée sans doute, mais dont la réalité n'en fait aucun - du livre, de sa traduction et de son édition. De sa découverte par un libraire parisien à l'iris noir, au goût certain, à l'instinct affûté, de la traduction réalisée par un général du même nom, GI, soldat français, poilu contemporain de la première publication. Instin de mort qui remue net dans cette danse macabre d'hommes et de femmes plus ou moins respectables qui se livrent à nous. 243 âmes et plus puisque affinités. 


« Remember me. » Ici la mort constitue un début et non une fin. La Colline a des yeux, qui veille sur les siens. Cimetière pour qui y repose, labyrinthe pour qui s'y aventure. Antre de la tyrannie des passions et pulsions. Des désirs, appétits qui tiraillent les entrailles. Plaintes, lamentations. Litanies, invocations. Esprits libérés ou chagrins, vengeurs, frappeurs ou frappés d'anathème. Jugements moraux, rancœurs, res-sentiment, haine de soi, des autres. Mé-/em-/pris(es), crimes passionnels. Eros et thanatos sont sur un bateau. Eros tombe à l'eau. La rivière comme une barrière. Qui sépare, qui réunit, travailleurs et profiteurs, penseurs et bons vivants.

« C'est la manière dont les gens voient le vol d'une pomme qui fait du gamin ce qu'il devient. » D'un côté le mal né, miséreux, inquiet, maudit par tous, malheureux au jeu comme en amour, malheureux toujours. Bouc émissaire, agneau voué au sacrifice, à la Géhenne — se tuer à la tâche, perdre sa vie à la gagner, la faillite et la peine. De l'autre, le nanti, hypocrite, faux dévot — morale puritaine qui fait passer le labeur des autres et l'âpreté leur, l'honneur du village avant le bonheur celui de ses habitants. Qui moquent la poésie, l'amour et la flânerie, honorent la science, la finance et l'industrie, favorisent l'injustice, la collusion, la corruption, le trafic de votes et d'indulgences. Tous, contraste aidant, faisant malgré eux la part belle aux femmes, aux poètes, aux esprits libérés.


Cela commence comme cela finit : tout un chacun meurt à la fin. On se le dit, on le devine parfois, mais on n'en est jamais certain. Avant d'y faire face, que la vie passe, trépasse, plus vite que notre ombre, dans notre dos. Encore peut-on parfois, comme ici, parler de ça, de soi. Etre et demeurer un peu pour tirer les leçons de son existence/sa révérence/les choses (sabre) au clair (Grant style) au regard de sa propre existence, de sa propre fonction. Qui avec humilité. Qui avec regret qui avec un orgueil inaltéré qui avec une vanité plus vivace que les plantes qu'ils nourrissent, saprophytes et adventices du septième jour. La plupart faisant amende honorable, se repentant après avoir été pendu, n'ayant plus rien à perdre ni à prouver. A défaut d'avoir pu. Dégainer le premier, devenir le franc-tireur le plus rapide, savoir se retourner pour ne pas se retrouver. Six pieds sous terre. A manger les pissenlits par la racine grecque ou latine.

Ici, ce qui est en bas est comme ce qui est en haut. Mystères delphiques. Moires. Magie opératoire. Et les paroles des morts restent - in peace - comme les écrits des siècles passés, de l'étonnante culture des villageois, parfois naïfs, mais pour la plupart lettrés. Morts comme ils ont vécu, passés au crible de toutes les affres de la vie, violence, blessure, viol, accident, maladie, au cœur d'une époque et d'un pays toumentés. Emprein/unts de culture christique, mais aussi, plus étonnamment, classique, antique, orientale. Chrétiens, calvinistes pour la plupart, athées, hérétiques, mystiques. Croyant(s) au rachat, au déterminisme, à la prédestination, à l'enfer, au paradis, au Nirvana. Toutes confessions confondues, lues, entendues. Tous logés à la même enseigne, jamais sortis, pas même les pieds devant, de l'auberge, du village de Spoon River. Ici pas de vie après la mort, juste la mort après la vie.


Vous êtes ici. A Spoon River, le savoir est important. Le comprendre aussi. Au plus profond de soi. Suivre la rivière, son cours. Sentir la terre, son caractère. Qui donne son nom. Qui se transmet aux habitants. Ainsi Edgar Lee Master est-il demeuré attaché. A ses origines — fils d’avocat du Kansas et homme de loi de l'Illinois. A ses convictions — Lincoln qu'il dénonce comme pilleur, va-t-en-guerre et outil des banquiers (« les puissants venaient de Nouvelle-Angleterre, républicains, marchands banquiers » […]  « les pasteurs et les juges ! » […] « Un drapeau ! Un drapeau ! ») A ses inspirations — Whitman dont il est également biographe ; Shelley, Homère, Ovide, Shakespeare (la collection Othello !), mais aussi la Bhagavad-Gita. Héritier du nature writing et d'un panthéisme très contemporain. Toutes choses qui participent à cette fresque grandissante qui retrace et interroge l'histoire des Etats-Unis.

Œuvre dantesque, faustienne et mythologique inspirée par La Divine comédie. Qui expose l'extrême petitesse et l'infinie grandeur des hommes et des femmes. Livre de vie qui se tient comme l'on tient des comptes. Tableau à double entrée qui en dissimule de multiples. Biographie orale où les morts, se répondent, se répandent, en échos funèbres (par-)de(là) la tombe, suivent et se ressemblent parfois, qui peuvent en cacher d'autres encore. Vies croisées, trames qui se forment - « selon l'auteur lui-même, dix-neuf histoires sont distillées » - que lient, c'est selon, leurs conditions d'existence, un train, un rien.

 « Visiteur, le péché au-delà de tout péché
est la cécité des âmes envers les autres âmes. » (236 Jeremy Carlisle)

 2 Le fantôme dans la matrice

« J'ai insufflé certaines atmosphères à Spoon River 
qui sont ma véritable épitaphe, plus durable que la pierre. »

Procession de personnages. Héritiers et damnés de la terre. Procédé. Qui. Libère la créativité. Permet d'explorer. Toute la palette des pensées, émotions, sensations humaines. « souvenirs, désirs, rancœurs ». Toute la gamme des péchés. Il faut s'attacher à connaître chaque mort d'abord pour ce qu'il est, se garder d'être trop familier, d'errer d'une tombe à l'autre. A moins de vouloir s'y perdre tout à fait, ne plus parvenir à revenir sur nos pas, auprès de celui ou celle que l'on croyait connaître. Et cependant s'y risquer pour saisir de quoi il retourne. Suivre la « Spoon River Autopsy, Carte (incomplète) des lieux cités » et la « Spoon River Earth, Carte (incomplète) de la société du village Spoon River », drôles et merveilleux outils dressés par le Général Instin et imprimée en sus dos à dos. Aimer, jouer à. Se faire peur, rire parfois. Sombres humeurs, rumeurs et humour noir, comme un cri retentit dans la nuit « — Umour » !

Jeu. De société. De l'oie. De petits et grands chevaux. De plateau. Tout de go. La carte comme support, guide de survie en territoire zombie. Où l'on confond et se confond avec les morts et les vivants - Sans connaître rien sinon les mots du défunt, de la défunte – l'on sait comment on vit, jamais comment l'on meurt. Où l'on ne peut feindre ni se fondre. Où l'on est convié à se fendre — d'un mot : témoigner. Et rencontrer. Au gré du lancer de dés, l'une des treize catégories qui comprennent Les géants (les puissants), L’Église, Les politiques, Les juges et autres figures d'autorités, Les marginaux et les artistes. Nommément. Bibliquement. Avec tout ce que cela implique. Allez en prison. A la case départ. Ne touchez pas. Rendez-vous au juge de paix. Erreur de la banque en votre défaveur.

« J'ai remarqué que les gens s'en vont toujours par deux. » (154 Jeduthan Hawley)

Cela finit comme cela commence. A Spoon River. Avec ces Autres chants de la rivière dont le recueil glisse, s'échappe du SRA de W.F. pour mieux prolonger son existence et sa lecture. Petit théâtre des cruautés et vanités, petit laboratoire des poisons dans cette « boîte de Pétri plus grande nommée Terre » où l'on retrouve une trentaine de personnages secondaires et archétypes, Nig le chien et la fille Rhodes, la mère qui trahit, qui quitte le père, qui quitte la vie. La vie, parlons-en. Ici, à Spoon River, et ailleurs, et ici à nouveau. Ci-gît le corps, mais pas l'esprit et moins encore celui de Spoon River que l'on ne quitte jamais que pour, bon gré/an mal gré/an y revenir. Regrets éternels de celui qui fut et fuit (ttt), fut parti avant d'avoir compris — « va te faire écraser sur Broadway, on te réexpédiera à Spoon River » (130 Ralph Rhodes). Que celui qui a des ouïes écoute le chant de la rivière de la vie. Ici règne l'inachevé, le devenir, le dasein, l'étant-là, dans le même fleuve, dans son lit, pas sorti, dans de beaux draps.

« Combien de fois rivière, franchie puis à rebours, dans un sens, puis l'autre. Combien de fois barque chargée de mots ».

Soudain la Guerre, la Grande, depuis laquelle Hinstin a perdu son H. Chants du départ et du retour, « poèmes que le soldat traducteur a eu le temps d'écrire pour son projet (inabouti) sur les victimes de la guerre (1914-1918) ». Témoignages qui rendent compte, à travers la diversité des thèmes, styles, origines sociales et culturelles, de l'ampleur internationale du désastre, de l'effritement des racines, du déracinement. Rend justice et hommage aux laissés pour compte cités seulement par le manuscrit principal d'E.L.M. Ici les imprécations se font plus fortes, qui virent à l'insulte, tournent au pugilat, contre tout et tous, contre soi et tout contre la colline. Les passions plus troubles. Les regrets plus amers. Les remords plus mortels. Les mots plus abrupts. « L'enfer est pavé de désolation, d'interruptions... », de bonnes intentions, et de mauvaises aussi. Quant au paradis. Voix d'outre tome/monde. Où le mystère s'éclaircit des renvois – petit a petit b. Abattement, maladie, solitude, secrets emportés dans la tombe, piété filiale, pitié, mercy. Mais aussi résistance, courage, solidarité, révolte et espérance.

« Quel est le poids d'un corps face à un livre de voix mêlées. »

Epilogue. Où le corps mort de l'auteur, retrouvé en vie, se livre au nouvel Attila. Réincarnés pour la énième fois en ce qu'ils sont et font de mieux, c'est-à-dire en eux-mêmes. Entre la vieille Europe et le Nouveau Monde, entre surréalisme et surnaturel, héritier de Mesmer et contemporain de Cayce, Webster Ford, hétéronyme fantôme de l'auteur repris par Instin. Soldat inconnu, canal, channel, médium, spirite, intercesseur. Achérion, passeur de sens, de flow. Entité protéiforme et polymorphe, le Général Instin - projet interdisciplinaire et collectif apparu il y a vingt ans, que j'ai découvert il y a dix - est désormais légion, qui s'agrandit sans cesse, daemon formé ici par douze apôtres fondus en un (mais si) : François Athané, Sereine Berlottier, Nicole Caligaris, Patrick Chatelier, Antoine Dufeu, Dominique Dussidour, Mômô Basta, Pierre Ouellet, Eric Pessan, Cécile Portier, Lucie Taïeb, Benoit Vincent.

« Ils n'ont pas demandé : “ Quelle rivière ? ” Ils sont venus, les morts, un à un. » Et les vivants aussi. Hommage soit rendu à tous ceux-là pour ce merveilleux, passionnant et inspirant travail de création et d'édition.

Fabrizio de André, Non al denaro non all’amore né al cielo (1971)
Adaptation de Spoon River d'Edgar Lee Masters

3 Antonio Sapienza (contribution non numérotée, filée et apocryphe aux Autres chants de la rivière, traduction Eric Darsan)

« Rappelle-toi, ô mémoire de l'air,
je ne suis plus rien qu'un petit tas de poussière.
»

On dit - je les entends chuchoter au-dessus de ma tombe, et parfois le vent colporte leurs rumeurs - que je me serais égaré, ²retrouvé, réfugié là par erreur, que mon fantôme, sûrement, continue d'errer, de migrer. Qu'il vaut mieux (rayez les mentions inutiles) : m'ignorer, faire sang blanc, ne pas s'éterniser, déguerpir avant de donner corps à ma présence, de la sentir, de m'inhaler peut-être malencontreusement, tout vaporeux que je suis (présumé être). ²Retrouvé pourtant, vous noterez. Mais non. Pas ma patrie, ma terre, qu'ils disent qu'ils prétendent. Mais la terre n'a pas besoin des hommes pour déplacer les corps.

Corps céleste. Corps humain, chimique, mystique, céleste, de métier, d’État, d'armée, de logis (maréchal et tout ça). Corps qui définit et détermine la vie et la mort, dont on désigne le vivant et le mort. Corps social, cadavres ambulants, corps miséreux décatis aux yeux caves, corps gras des nantis bien portants leur carcasse pourrie de l'intérieur. « Corps comme le symbole dont use une société pour parler de ses fantasmes. » (Michel Bernard, Le Corps, 1974, p. 141). Le fantasme, autrement dit le fantôme. Pléon — /ecto —/plasme. Enveloppe. Enveloppe charnelle et de papier. Suaire marqué par la sueur. Semblable à celle qui contient le corps du texte, corpus consti-tué, et resti-tué, ressus-cité, de Spoon River.

Longtemps, et de bonne heure, j'ai parcouru le corpus de l'auteur — Edgar Lee Master, ou Instin (?). Jusqu'à m'y perdre, revenant, l'esprit errant d'un témoignage (testimony, testament) à l'autre. Jusqu'à me retrouver moi-même, comme les autres, sur la Colline. [Notez bien : sur et non pas sous — pas ²saoul comme ce satané 9 Chase Henry - les gens du coin ont raison de le dire, muets dans le fond comme les tombes auxquelles et d'après lesquels on — encore lui — les identifie. (²L'on m'opposera peut-être un erreur de traduction, une confusion due à l'homonymie, mais qui est on pour me le dire)].

Parfois les images s'imposent à moi, comme si je possédais la vue - don de double vue, berlue plutôt - ou bien plutôt qu'elle me possédait. Pauvre de moi, résidu d'une conscience collective, forme de cénesthésie, esprit dans un esprit, lémure qui se lamente, fantôme de fantôme fantoche qui perd le sens commun et la raison pratique, tire la couverture à lui, se retourne et s'en va. Quand soudain le bout du tunnel, à moins que ce ne soit celui du rouleau...

Ouija ! En vérité je vous le dit : je suis celui qui est, je suis celui qui vient, je suis

Antonio Sapienza

Bertolt Brecht & Kurt Weill - Alabama Song
“I tell you, I tell you, I tell you we must die.”

Pour aller plus loin :
Instin,
Instin au nouvel Attila, Instin, le feuilleton, sur Remue.net, Instin Textopoly 6 — le Cimetière
 
Dans le même ordre d'idées :
-James Agge, Une saison de coton, Bourgois, chronique sur Lou et les feuilles volantes.
-La moitié du fourbi, numéro 4 : Lieux artificiels, chronique par Lou pour UDL
-En ce moment la Librairie Charybde consacre également sa vitrine à la psychogéographie

On se retrouve très prochainement : 
-Ici pour de nouvelles chroniques mais aussi rubriques

-A la Librairie Charybde le jeudi 3 novembre à 19h30 où Lou et moi aurons le plaisir et l'honneur d'être libraires d'un soir avec une sélection de huit titres tous plus beaux les uns que les autres. Venez nombreux ! L'enregistrement de la soirée est à écouter ici. 
Mise à jour :

-J'ai eu le plaisir et l'honneur, depuis et dans la foulée de cet article, de rejoindre les troupes instiniennes à l'occasion du
projet Spoon River [prolongations] sur remue.net. Vous pouvez retrouver mes premières contributions avec deux textes ici : Henry Tripp & Cully Green & Martin Vise par Edgar Lee Masters & Eric Darsan,

Texte et photos © Eric Darsan. Les extraits en italique ou gris, les photographies d'extraits  et de couverture, réalisée par Mario Giacomelli, sont tirés de Spoon River, Catalogue des chants de la rivière © Remue.net, Le nouvel Attila, Instin, 2016.

lundi 14 septembre 2015

Paris sur l'avenir, Nathaniel Rich


Avec Paris sur l'avenir, Nathaniel Rich nous offre un roman d'aventures contemporain et sociologique (la sociologie est un sport de combat enseigné pour la première fois au monde en 1891 à l'université du Kansas) beau et cocasse, biblique et apocalyptique, joliment tenace et terriblement efficace, qui vous tance, vous retourne et vous envoie au tapis avant que vous n'ayez eu le temps de crier au fou. 

« Si vous vous préparez au pire et qu'il n'arrive jamais, vous êtes perçu comme un hurluberlu. Mais si une catastrophe que vous aviez prévue a vraiment lieu, alors votre vie a un sens. Vous n'êtes pas un simple expert. Vous êtes un prophète. »

 Mitchell Zukor, originaire de Kansas City, génie des mathématiques asocial et décalé, a toutes les cartes en main pour s'assurer un avenir serein, jusqu'à ce que sa rencontre avec l'arythmique Elsa Bruner et la catastrophe de Seattle viennent changer la donne. Employé au soixante-quinzième étage de l'Empire State Building, chargé par son patron d'évaluer les pertes de l'entreprise en cas de catastrophe, il est recruté par FutureWorld afin de convaincre et d'assurer les clients à venir pour le malheur et pour le pire. 

« Psychopathe ! Où vas-tu quand tu dors ? » Devenu celui auquel FutureWorld peut fait appel quand il reste encore un espoir, notre capitaine flammes veille. Mais au fin fond de son univers, à des années et des années-lumière de la Terre, le malheur des autres ne fait pas le bonheur de Mitchell car, dans monde névrosé au sein duquel 3 milliards de personnes vivent dans des conditions de survie précaires, prendre ses désirs pour des réalités est une attitude dangereuse voire meurtrière. Entre rêve, pertes de connaissance et hallucinations, chaînes de Markov, courbes de Gauss, méthode Delta-Gamma, Cox-Ingersoll-Ross, Heath-Jarrow-Morton, et autres simulations de Monte-Carlo visant à mesurer l'étendue de l'« hétéroscédasticité conditionnelle autorégressive généralisée », terrorisé à longueur de temps, Mitchell est aussi, par la force des choses, un « terroriste né ». 

Guerre, bombardements, rayonnement d'ondes électromagnétiques, empoisonnements, attentats, pandémies, épidémies, radioactivité : « Ces choses-là arrivent, dit Mitchell. Pour de vrai ». Alors, pour y pallier, Zukor se fait des films, compilant toujours plus de données. Hypocondriaque et paranoïaque, « futuriste » convaincu et donc convainquant, Mitchell Zukor joue et rejoue des scénarios toujours plus gros, toujours plus improbables. Une façon peut-être de tenir à distance ce et ceux qui l'entourent, ses parents, son appartement et cet « âge des ténèbres » fait de « prophètes gesticulants » et de « mendiants aux pieds nus » qu'il peut apercevoir du haut de sa tour de verre climatisé. Le problème c'est que, si Mitchell réfléchit beaucoup, il évite généralement de penser. Alors quand la catastrophe advient, il n'est plus temps, ni de l'ajourner ni de l'infléchir, tant et loin s'en faut.

All we have is now Flaminglips (Cité p. 151) 

« Voici le lieu où l'Amérique prend forme. Où nous prenons forme ». Fils d'un marchand de sommeil qui ponctue ses phrases par des répliques de films, sommé d'agir, de trouver un sens et une direction au sein de ce nouveau monde, Mitchell Zukor va réaliser combien son milieu, bien malgré lui, l'a tout à la fois préparé et exposé au pire et à quel point il lui faudra aller plus loin pour s'en sortir. Au cœur de la tourmente, accompagné dans ce voyage initiatique par sa complice Jane Eppler, femme réelle, sensuelle et sensée, c'est cependant à Elsa Bruner, son antithèse, qu'il pense. Elsa qui, condamnée par sa maladie, a refait sa vie dans une ferme communautaire, Elsa qui transforme des terrains de sport en potagers, va alimenter ses délires et ses réflexions jusqu'à l'obsession. « Quel est ton secret Elsa Bruner ? Pourquoi n'as-tu pas peur ? Que sais-tu que j'ignore ? »

« ''La dernière fois que j'en ai mangé, j'avais dix ans'', dit Jane en décapitant un tigre de ces adorables et délicates petites dents. » Visuel, sonore et photographique - en un mot cinématographique - marqué par un art de la description, du dialogue et de la construction jouissifs et typiquement nord-américains, Paris sur l'avenir constitue, avec ses épisodes truculents et son langage riche et coloré, un petit théâtre des catastrophes avec de vrais humains dedans. Sorti l'an passé aux Etats-Unis sous cette même et remarquable couverture d'Olivier Munday et sous le titre original Odds against tomorrow - du nom d'un film de 1959 se déroulant également dans les rues de New York - c'est le troisième ouvrage de Nathaniel Rich, journaliste et essayiste qui godille allègrement au large d'un univers fortement ancré à la croisée des films noirs, de San Francisco, de la Nouvelle-Orléans, et du 11 septembre.

On ne prête qu'au Rich, c'est entendu. Entre fiction et réalité, déréalisation et utopie, les intentions de Nathaniel sont claires et son pari tenu. Et c'est rien de le dire, il faut le lire pour le croire. Très documenté, constellé de données réelles, Paris sur l'avenir nous invite, grâce à la traduction de Camille de Chevigny, à voyager à la rencontre de cet autre pays du langage. De Fight Club à American psycho, de Thomas Pynchon à Philip K. Dick en passant par The Twilight Zone, James Hogue et Wes Anderson, à l'actualité la plus proche, entre
capitalisme carnassier et reflux des migrants, ce roman sombre et truculent, drôle et gentiment - mais sûrement - barré, à l'image de notre héros, vous invite aussi réellement à remettre en question votre mode de vie pour découvrir et assumer « ce que le futur va vous coûter ».


« Vous ne pourrez pas dire que personne ne vous avait prévenu ». Puits artésien, cellules photovoltaïques, sac d'évacuation, sachets remplis de cash, bottes en caoutchouc, potager et eau filtrée, ou pillage, travail, consumérisme et divertissement : chacun, par sa « stratégie d'évitement » ou d'« action », se prépare à sa survie, à sa mort, ou conjure le sort a sa façon. Le choix est vôtre, il n'attend pas. C'est une des raisons pour lesquelles je vous invite dès à présent à prendre avec Nathaniel Rich vos Paris sur l'avenir, en librairie depuis le 27 août. Un roman qui s'inscrit dans cette série américaine que je vous propose depuis quelques semaines, aux côtés notamment du passionnant et vaste Mentir à perdre haleine de David Samuels, tous deux aux Editions du sous-sol que je tiens une nouvelle fois à remercier. 

 « Le corbeau s'élança de la branche dans un battement d'ailes retentissant. Ils le virent s'élever en direction du New Jersey. ''Ça c'était beau ? Dit Mitchell. Ou horrible ? » Peut-être les deux à la fois, comme nous le verrons tout prochainement au gré des belles envolées de Stéphane Vanderhague et de ses Charøgnards.

Crédit photo © Nathaniel Rich, Editions du sous-sol, Eric Darsan
 
Crédit vidéo © harrison6

mardi 1 septembre 2015

Mentir à perdre haleine, David Samuels


Après Les chemins de retour, retour justement aux Etats-Unis où nous poursuivons notre road trip de l'été entamé avec Le cerveau à sornettes, Les Gaspilleurs et Papa, tu es fou. 

Une série consacré notamment à l'écriture et aux rapports qu'entretiennent en son sein fiction et réalité avec aujourd'hui Mentir à perdre haleine de David Samuels sorti le 21 mai dernier aux Editions du sous-sol que je tiens vivement à remercier, et plus particulièrement Adrien Bosc et Estelle Roche qui ont pressenti que cet excellent ouvrage pourrait me plaire aussi.


« Toute la vérité sur les incroyables mensonges et le fabuleux destin de James Hogue, l'imposteur de l'Ivy League » : derrière ce sous-titre à sensations et cette couverture à rabats qui abrite le cliché anthropométrique de James Hogue, Mentir à perdre haleine dévoile le résultat de dix années d'investigations. Enregistrements et retranscriptions, lettres, rencontres et interviews de Hogue et de ceux qui l'ont un tant soit peu cotoyé : nombreux et divers sont les matériaux qui, après avoir été durement récoltés, travaillés et communiqués, constituent ce portrait publié en partie dès 2001 puis en 2008 avant d'être édité cette année par les Editions du sous-sol. 

Une épopée tellurique 

Mentir à perdre haleine c'est d'abord une épopée américaine. De Telluride à Princeton, l'on suit avec ferveur l'équipée de David Samuels, alter ego plus que Nemesis, qui tente de mettre à jour tout à la fois l'identité et les mobiles de James Hogue à travers les rapports qu'il entretient tant avec ses avatars qu'avec ses compatriotes. Sur le mode de la biographie orale, le portrait humain de l'imposteur se dessine ainsi au gré des témoignages, des confessions de Jeremy, de Cindy ou encore de Superstar mais aussi de David Samuels lui-même qui se livre à eux, et à nous, émaillant son enquête d'incrustations introspectives aussi profondes que poétiques. Face à cette Amérique sincère et sympathique du sens commun qui reconnaît et pardonne volontiers les faiblesses des siens, se dressent les représentants de l'ordre moral - du Dr Alaia, reconverti dans l'immobilier, trompé mais enrichi, à l'inspecteur Walraven, « examinateur certifié en fraude », contempteur des « laissés pour compte » - qui rejettent en bloc le vrai comme le faux Hogue faute de pouvoir les distinguer. Et s'ils paraissent plus honnêtes que Hogue, c'est simplement qu'ils ont davantage à perdre et jouent moins gros.



Les deux pieds bien ancrés sur cette terre, Samuels campe son personnage à travers d'autres, plus colorés les uns que les autres, qui se succèdent, s'imbriquent, au cœur de ces paysages sublimes et si magnifiquement décrits qui les abritent. A travers l'image de la frontière, de la ruée vers l'or, de la littérature de western dont Hogue s'abreuve, nous redécouvrons que le voyage, la conquête et la fuite, ne sont pas seulement son apanage, non plus qu'ils relèvent uniquement du mythe, mais qu'ils constituent le quotidien de millions d'Américains, dessinant ainsi le portrait d'une certaine Amérique qui est aussi celle du grand conte – ou tall tale. De ce point de vue Hogue « s'inscrit dans la pure tradition américaine » d'après Samuels qui s'y engouffre à sa suite et à sa manière par la forme longue – ou long form. Du grand reportage, du nature writing, au journalisme gonzo puis narratif, nous redécouvrons encore d'autres figures, auteurs, œuvres, genre et héros qui fondent et perpétuent cette Amérique naturelle et culturelle du conte et de l'errance, de Samuels à Thompson (Las Vegas Parano) en passant par Krakauer (Into the Wild) auxquels s'ajoutent notamment les auteurs inspirant McCandless : Twain, Thoreau, London, sans parler de Walt Whitman et de ses Feuilles d'herbe. 

Pour quelqu'un qui, selon certains témoins, « n'avait pas le sens des réalités », Hogue, qui préfère peut-être le laisser entendre et « laisser les autres parler à sa place », fait la démonstration - comme tous ceux cités en amont, bien que de diverse façon - de cette « morale à géométrie variable » que j'ai eu l'occasion de souligner chez Saroyan. Pas moins légitimes que les professions légales décrites comme parasites par Reynolds et qu'il exerce à l'occasion, celles de l'imposteur l'autorisent ainsi, en un sens, à prélever ce que London nomme « sa gratte ». Voici sans doute pourquoi, et comment, Hogue est parvenu à intégrer Princeton au sein de l'indéracinable Ivy Ligue - ou « ligue du lierre » regroupant les huit universités privées renommées du nord-ouest – qui retient et fissure dans le même temps tout l'édifice social en donnant à ses élèves « le sentiment de figurer officiellement parmi les grands bâtisseurs du mythe américain. » Ici comme là, cependant, le Verbe est au commencement et, selon cet adage qui veut que l'on soit puni par où l'on a péché, il préside aussi à la chute. Si bien que ce n'est pas tant pour escroquerie que pour usage de faux, récidive et imposture que James Hogue se voit condamné, tandis que ses excentricités jusqu'ici admises se muent en charges et pièces à conviction. 

« Persévérance » et « endurance » : ces qualités - maîtresses chez Hogue, et que l'on peut retrouver chez tous ceux cités en amont - sont aussi celles du coureur de fond. Dans Telluride il y a ride – to ride, autrement dit courir : une nécessité pour ne pas être pris. Alors, quand l'ami « trahi et déstabilisé » perd pied, quand toute l'assise de la société s'ébranle avec lui, entraînée dans un processus schizophrène de dépersonnalisation qui entreprend pour se rattraper à le scinder en deux entités distinctes, c'est encore avoir les pieds sur terre et demeurer dans la pure tradition américaine du hobo, que de prendre ses jambes à son cou. 

Héros malgré lui 

« Alexi n'existait plus. Il s'était transformé en James Hogue - un inconnu. » Ainsi, tandis que peu contactent ou défendent Hogue après la révélation de l'imposture de Princeton, c'est encore Alexi Santana, son avatar, que Justin Hamon, porte-parole de l'université défend et, avec lui, le caractère irréprochable du faux curriculum vitae de l'apostat et de processus d'admission décrits par Samuels comme « discriminatoires, moteurs de reproduction sociale ». A travers le procès de Hogue, le journaliste fait en vérité celui de tout un système et d'une élite qui, sous le couvert d'une « méritocratie mensongère », de la normalité et de la tradition, se perpétuent par manigances, népotisme et cooptation sans jamais se remettre en question. A ce petit jeu ne demeure en vérité que la barrière qui sépare les vainqueurs des vaincus, les gagnants des perdants. Comme pour London, le verdict est rendu, exécuté en un temps record par ceux qui s'érigent en juges et parties, est sans appel. Menteur, imposteur, escroc, « Sans-abri hors-la-loi », « repris de justice »,  : les qualificatifs ne manquent pas pour définir celui qui n'en finit pas de se redéfinir, comme pour échapper à ce que l'on veut bien faire de lui, à ce qu'il ne veut pas, à ce qui s'oppose à ses desseins comme son destin. 



Ceci explique peut-être pourquoi « il répondait d'un air étrangement détaché, comme s'il ne se sentait pas concerné par sa propre existence ». Contrevenant, contredisant, James Hogue, soucieux de faire bonne impression, jaloux de ses secrets et calculateur à l'excès, se moque pourtant des qu'en-dira-t-on. D'ailleurs longue est la liste des journaux qui l'ont interviewé ou approché, de ses premiers exploits sportifs à ses derniers morceaux de bravoure criminelle. Et s'il ignore, ou semble ignorer, les conséquences de ses actes, c'est sans doute parce qu'il se situe là encore dans la tradition, cette fois chrétienne, où la notion de rédemption et de pardon, du baptisé au born again, est centrale, qui trouve sa pleine illustration lors de la Noël, « rite d'initiation au mensonge » qui toutefois « fait l'unanimité ». Avec lui, avec elle, c'est le mythe américain du self-made-man et de l'american dream qui se heurtent de front à la réalité et se brisent sur le modèle keynésien du concours de beauté. Mais l'idéal demeure, et la nostalgie, le regret et la déception plus que le remord. C'est pourquoi Mentir à perdre haleine constitue aussi une histoire en elle-même : celle de la chute et de l'ascension d'un coureur de fond engagé dans une lutte avec le système qui l'a vu naître. 

 « Je voulais oublier le passé et repartir de zéro ». Effacer le passif pour dépasser le passé, « partir de rien et mentir pour s'accomplir » : un désir et une discipline qui exigent ce que James Hogue nomme une certaine « indépendance » d'esprit, alliance entre une « volonté d'acier » et une force d'âme que ceux - parents, amis, connus et inconnus - qui l'estiment redevable ne pardonnent jamais à celui qui en est pourvu, ignorant tout du tribut parfois élevé déjà versé par lui. « Nous trichons, taisons, manigançons, falsifions, trompons, fraudons, masquons, exagérons, fabriquons, simulons, feignons, imitons, mentons, désinformons, déformons, prétendons et éludons » : cette énumération qui fait écho à celle de Proudhon (« Être gouverné, c'est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé ») et à celle du Prisonnier (« Je ne veux pas être pressé, fiché, estampillé, marqué, démarqué ou numéroté ») montre que si le mensonge est partout, il est aussi - et avec lui le droit à l'oubli et à une nouvelle vie – fermement combattu, dans la « vraie » vie comme sur internet, par un système qui veut s'en arroger l'exclusivité. En refusant de se plier à un contrat social qui tacitement condamne à une servitude volontaire, ce n'est pas aux règles de la morale que Hogue contrevient, mais à celles de l'obéissance et de la bienséance. 

Escroc et imposteur de haut vol à qui l'on impute un magot de plus de 100 000 dollars en biens, stockés, offerts ou abandonnés par lui, Hogue vit néanmoins comme un « voyageur en transit », sans confort ni réconfort. Condamné uniquement pour de menus larcins, moins par prudence que par désintérêt, considérant les avantages matériels non comme un but mais comme un moyen d'obtenir leur reconnaissance, ce dont il dépossède en vérité leurs propriétaires c'est de la confiance, c'est à dire de la croyance qu'ils recèlent, révélant du même coup leur vacuité et peut-être la sienne propre, dans une quête désespérée. Voici sans doute pourquoi, dans cette société où la propriété est synonyme de bonheur - qui « fait des voleurs pour mieux les pendre » selon le mot de Thomas More, et des menteurs pour mieux les prendre - Hogue a le projet, véritable ou non, de construire une maison. Voilà sans doute aussi ce pour quoi il n'y arrive pas. 

La vérité sur l'enquête James Hogue 

« Nous autres francs-tireurs sommes seuls maîtres à bord. Nous fixons notre cap selon notre bon vouloir » déclare James Hogue dans l'essai qui figure dans son dossier de candidature à Princeton, répondant ainsi contre toute attente à celle de ses examinateurs. Beau garçon, sportif de haut niveau, étudiant brillant, exigeant, persévérant et méritant, Hogue vit dans une Amérique où ses qualités et performances hors du commun ne suffisent pas à « s'extraire de son milieu ». D'où la nécessité pour lui de mentir afin d'obtenir une bourse d'entrée pour l'Ivy League, « signe de reconnaissance » qui, sans dispenser ni du travail ni du complément d'argent nécessaire à l'inscription vous offre l'opportunité de « devenir qui bon vous semble » en attestant de votre « appartenance à l'élite ». L'occasion pour David Samuels de revenir sur son propre parcours en même temps que sur les débuts d'athlète de James Hogue et pour Adrien Bosc, lui aussi franc-tireur, fondateur des Editions du sous-sol, des revues Feuilleton et Desports, de concilier ses trois passions. La littérature et le journalisme narratif - auquel il a contribué à sa façon avec Constellation dont je vous avais parlé ici - mais aussi le sport, de la même façon qu'il a également publié Half back : Jack Kerouac, un essai de Fausto Batella qui illustre la place du football à l'université et dans la culture américaine, jusque dans la vie d'un des auteurs les plus emblématiques de sa contre-culture. 
La boucle est bouclée, James Hogue aussi, même si le mystère reste entier. Bien entendu d'autres courent encore dans la réalité - parmi la foule des inconnus que nous croisons chaque jour à ceux que nous sommes peut-être – comme dans la fiction - de Mr Ripley à Gatsby le magnifique en passant par Catch me if you can, ou encore Usual Suspects et, d'une certaine façon, Taxi Driver. Mais peu posent autant de questions que James Hogue, ce talentueux et énigmatique Replay qui rejoue constamment sa vie en fonction des mêmes éléments, comme s'il s'agissait de la mettre en balance, de savoir ce qu'elle vaut et ce qu'il peut en faire. Et peu font autant réfléchir que David Samuels, éthologue et sociologue à ses heures, menteur repenti et narrateur assumé, qui use de ses interlocuteurs comme d'autant de miroirs pour atteindre son sujet avant de se dévoiler à son tour avec un manque d'empathie qui fait froid dans le dos. Loin de vouloir venger les « animaux sociaux », ces braves gens qui n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux, Samuels refuse de jeter la première pierre à Hogue - « même s'il reste un enfoiré » - autrement que pour bâtir sa légende, faire du particulier un général, et de sa mythomanie une mythologie. 

« Le respect fidèle des faits dont se revendiquent de nombreux auteurs contredit le principe même de l'écriture, qui implique toujours une confrontation entre le vécu de l'un et l'interprétation de l'autre ». Là résident toute la richesse et la difficulté du journalisme narratif qui, par-delà le travail de fact checker, consiste à « clarifier les enjeux » et à se mettre dans la peau de l'autre même – et surtout – si c'est dangereux. Pourquoi James Hogue ment-il ? Que fuit-il ? Que poursuit-il ? Parce que ces questions qui font à leur façon écho à celles de Kant (Que puis-je connaître ? Que dois-je faire ? En quoi m'est-il permis d'espérer ?) sont au cœur de l'humaine condition, les réponses que les recherches de David Samuels corroborent, confirmées parfois par James Hogue en personne, dépassent l'imagination. D'ailleurs le livre n'est jamais aussi captivant – et il l'est, croyez-moi, et remarquablement bien écrit et mené avec ça – que quand ces deux-là, qui partagent entre autres choses le sens de l'humour, de la formule et de la répartie, échangent ou se rencontrent. Mais le réel, dans son entièreté, dans sa complexité, quel est-il ? David Samuel a son idée sur la question, qui n'est pas celle de Hogue, ni la mienne. Et la vôtre, quelle est-elle ? Pour le découvrir, il vous faut à votre tour, sans plus tarder et à tout prix, Mentir à perdre haleine.

 
La chronique, cette forme longue de la critique littéraire que j'affectionne et à laquelle je m'adonne ici, ayant ici pris ses aises plus encore qu'à l'accoutumée, je vous retrouve très vite au Grand Os avec Pablo Katchadjian qui, en compagnie de Guillaume Contré, se demande Quoi faire avant de dire Merci à ces Vies Parallèles qui s'étaient déjà illustrées avec Que faire de ce corps qui tombe. Et si tout cela vous paraît un peu obscur, c'est peut-être que vous avez pris trop de vacances, ou pas assez. En tous les cas vous êtes ici au bon moment et au bon endroit pour y remédier : à mi-chemin entre l'été et la rentrée. 

En attendant, pour aller plus loin, vous pouvez également consulter cet excellent article sur le journalisme narratif en France ou encore l'admirable chronique de Lou sur Une saison de coton de James Agee avant de regagner le sous-sol de l'Empire State Building avec Paris sur l'avenir de Nathaniel Rich.

lundi 17 août 2015

Papa, tu es fou, William Saroyan

Après la Voie des Indés de Libfly qui m'a permis de vous présenter Le cerveau à sornettes de Roger Price sorti chez Wombat et Les Gaspilleurs de Mack Reynolds publié par Le passager clandestin, j'ai le plaisir de poursuivre avec vous mon odyssée littéraire de l'été avec Papa, tu es fou de William Saroyan pour lequel je tiens à adresser un chaleureux merci aux éditions Zulma. 

« Eh bien, nous voilà le premier du mois et de nouveau je suis sans le sou ». Saisissant l'occasion, William Saroyan, le Papa du roman, écrivain désargenté de quarante-cinq ans, décide de rédiger un livre de cuisine.

Et, dans le même élan, d'emmener le narrateur, son fils de dix ans dont c'est l'anniversaire, dans sa maison située sur la plage de Malibu. Seule condition posée par la mère qui, libérée de son entretien, se soucie du devenir du bambin : que son père le nourrisse, et le conduise à l'école. Commence alors un bel apprentissage au rythme des pages du grand livre d'images que constitue la vie que ce Papa partage désormais avec lui, lui apprenant comment faire un feu et contempler les coquillages, lui transmettant des recettes bien à lui comme le « Riz de l'Ecrivain » ou les « œufs Malibu » mais aussi et surtout sa vision et son amour de l'existence, des gens ( « mais je suis " les gens ", si je ne les aimais pas ça ne m'intéresserait pas de vivre »), de l'art et du métier d'écrivain.

« Celui qui dit que l’heure de philosopher n’est pas encore arrivée ou est passée pour lui, ressemble à un homme qui dirait que l’heure d’être heureux n’est pas encore venue pour lui ou qu’elle n’est plus. » affirme Epicure dans sa Lettre à Ménécée. Saroyan père et fils le savent qui n'ont cesse d'être heureux et de philosopher. Usant de métaphores comme d'ingrédients, interrogeant son fils sur la façon dont il perçoit les choses et sur les leçons à en tirer, il offre à celui-ci de nombreuses occasions d'exercer son esprit avec pour seule règle de dire la vérité et non ce que l'autre veut entendre. Toujours à l'écoute, attentif et respectueux, soucieux de la liberté et du libre arbitre de son enfant, ce Papa pas si fou, n'hésite pas à lui chercher des poux, mettant à l'épreuve la pugnacité physique et mentale, les idées déjà reçues, parfois bien arrêtées, et la langue bien pendue de celui-ci, sans pour autant cesser de l'encourager, d'éveiller et de réveiller sa conscience et sa confiance à travers une relation aussi belle que sincère avec le verbe et la verve pour commencement. 


« - Raconte-moi, Papa, quand tu avais dit ans comme moi. - Je ne comprenais rien, a répondu mon père. Je ne savais pas à qui demander. Ni comment. Alors j'attendais, comme si j'étais en train de dormir, et je rêvais un drôle de rêve, mais très beau. Je me disais souvent : Mon vieux, je parie que tout ça va s'arranger très bien. » A travers le regard et l'expression touchants de l'enfant (« c'est quelque chose de très bien à voir », « je posais à mon père tout un tas de questions – j'ai toujours fait ça, depuis que je suis tout petit », « ça ne me plaisait pas, l'idée que mon père était obligé de réfléchir tout le temps à la manière d'essayer de gagner de l'argent – parce que ce n'est pas amusant de réfléchir comme ça. »), c'est aussi le regard aimant et attendri du père que l'on perçoit, un père qui se remémore avec un amour, une joie mais aussi une nostalgie ajourée par des blessures mal dissimulées, le chemin parcouru par chacun. A travers plus d'une centaine de pages et d'une soixantaine de courts chapitres aux thèmes et titres aussi élémentaires et colorés que mer, rocher, étoile, oiseau, arbre ou pluie, l'auteur égrène tous les éléments qui marquent leur vie quotidienne, nuage de mots que l'on retrouve réunis dans le sommaire sous la forme d'un disque solaire ou d'un ballon, à la manière d'un calligramme.

Loin d'Apollinaire qui ne savait que faire du « cadavre du père », ni se doubler pour lui ni s'en détacher tout à fait, William Saroyan se prête une vie à travers le regard du fils créé auquel il a donné le nom du personnage principal de My name is Aram, écrit quelques années avant la naissance de celui-ci. Non moins poétique mais à la fois plus léger et plus pragmatique que le poète combattant, l'écrivain pacifique nous convie à partager leur table et les ficelles d'un métier sur lequel il remet cent fois son ouvrage à plus tard, et seulement si nécessaire. Car la nécessité ici n'est pas d'écrire - l'on écrit parce qu'on sait le faire et le faire est toujours alimentaire - mais bien de manger, de se nourrir. Faute de quoi, comme en Inde nous dit l'auteur, et comme nous l'avons constaté nous-mêmes lors de notre séjour il y a tout juste un an - la faim et la survie imprègnent tous les domaines de « la vie réelle et imaginaire» de ceux qu'elles taraudent sans répit. Ainsi si entre une pièce de théâtre et le livre de cuisine annoncé au début de ce livre, son cœur oscille, c'est sans doute parce que chez lui faire l'âme (soul) et faire la soupe ne font qu'un. Et c'est ainsi que l'enfant grandit, entre cuisine et philosophie, au rythme du temps, des vagues.


Ce que je connaissais de ce Malibu des années cinquante, c'est Lou qui me l'a appris. Loin de l'imagerie contemporaine véhiculée par la télé, la célèbre plage était alors célèbre pour ses bas loyers et occupée par ces illustres alors inconnus écrivains que sont Saroyan et son voisin, ami et confrère, John Fante. C'est cet univers que l'on découvre ici, à une époque où deux hot dogs se vendent un demi-dollar, sachant qu'« avec un demi-dollar on peut acheter seize litres d'essence et faire à peu près soixante kilomètres avec la voiture ». Un contexte économique et social qui éclaire la condition de ces écrivains talentueux mais méconnu ou, pour mieux dire, mésédité, ainsi que leur rapport à la route mais surtout à l'alcool. Une condition qui n'épargne aucun de ces précurseurs de la Beat generation que sont Jack London, William Saroyan et John Fante et imprègne leurs œuvres comme celles de Dan et Aram, enfants respectifs de ces derniers. Une précarité qui exige de ces écrivains réalistes et idéalistes tout à la fois une volonté d'acier et une exigence morale forte mais à géométrie variable. C'est ainsi que Saroyan rejoint souvent London, qui condamne fermement la rapine et l'exploitation de l'homme par l'homme mais les légitime pratiquement quand il s'agit d'y échapper.

Apprendre à perdre. Apprendre à se débrouiller sans ce million de dollars que son père ne gagnera jamais. « -Il faut apprendre à se débrouiller avec combien de dollars, au lieu d'un million ? — Trois. — Trois cents ? Trois, un point c'est tout. » Et surtout écrire soi-même sa propre histoire : tel est l'enjeu. Peu à peu le jeu déjà présent et l'invention naissante prennent le dessus, la controverse aussi à mesure que l'enfant prend son métier d'écrivain en herbe au sérieux et entrevoit tout à la fois le bonheur simple et la difficulté de gagner de l'argent, la nécessité d'économiser « par tous les bouts » autour desquels tournent la vie extérieure et intérieure de ce père qui, parce qu'il connaît la valeur des choses et des gens se veut économe et généreux. Je n'ai pas lu Fante mais j'ai un peu l'expérience de la galère, des petits boulots, de la vie et des préoccupations qui peuvent agiter un écrivain qui cherche à gagner son pain. Et puis j'ai un peu lu Kerouac et, sur le conseil de Lou encore - ce fut même le sujet d'une de nos toutes premières conversations – London. Construire un feu, Construire une maison, Quiconque nourrit un homme est son maître, La route : telles sont en quelques mots les raisons et préoccupations qui font que je le lirai encore London et Saroyan, et bientôt les Fante, jusqu'à lie, goutte à goutte. 


« Nous pouvons toujours aller plus loin que nous ne croyons. Et nous pouvons vivre avec beaucoup moins que nous ne croyons aussi. Et de temps en temps, nous avons besoin que l'on nous rappelle tout cela » : telle est l'une des nombreuses, simples et belles leçons de vie que je vous souhaite de découvrir - par vous même si ce n'est déjà fait, et quand bien même - à travers ce joli petit roman dont on ressort la tête pleine d'images, celles de jours heureux et paisibles sur la plage, d'échanges et de voyages. Très joliment réédité en mai dernier par Zulma - Zulma, tu es fou ! - qui prévoit déjà la parution de Maman, je t'adore pour ne pas faire de jaloux,  Papa, tu es fou est un joli conte, drôle et touchant, paisible et enjoué, sensible et intelligent qui donne envie d'écrire, de prendre la route et de raconter. Toutes choses que je vous souhaite aussi et que je ferai encore avec Les chemins de retour d'Alfons Cervera paru à la Contre Allée et Quoi faire – je me le demande aussi et vous le dirai certainement - de Pablo Katchadjian publié par Le Grand Os. Le tout avant d'attaquer une rentrée passionnante et prometteuse au lendemain de ce bel été que je vous souhaite encore radieux.

vendredi 14 août 2015

La voie des Indés de l'été 2/2 Les Gaspilleurs, Mack Reynolds

Après Le cerveau à sornettes de Roger Price paru chez Wombat, suite et fin de cette Voie des Indés de l'été avec, dans un tout autre style et un tout autre esprit, Les Gaspilleurs de Mack Reynolds, un petit roman d'espionnage et d'anticipation quasi contemporain du précédent, non moins léger mais plus conscient, édité par Le passager clandestin que je tiens à remercier ainsi que Libfly. 

Dans un contexte de relations apaisées entre les Etats-Unis d'Amérique et « L'Ensemble soviétique », Paul Kosloff, espion américain « fauteur de trouble », est chargé d'infiltrer et de prendre la tête d'un « nouveau mouvement radical américain » prétendument révolutionnaire. 

Une façon pour ses supérieurs de mettre sur la touche ce « Lawrence d'Arabie de la guerre froide », « Russkos » devenu anticommuniste aussi primaire qu'acharné après avoir fui les purges staliniennes. Or notre héros, pour qui la seule détente possible est celle de son calibre 38, n'est pas là pour tuer le temps. Résolu à passer pour un « révolutionnaire pleinement conscient et efficace » afin de mener à bien sa mission, il va progressivement découvrir, en même temps que celle de ce mouvement, la véritable nature du système qui l'emploie. 

A mi-chemin entre James Bond et Bill Baroud, Paul Kosloff éprouve dans un premier temps quelques difficultés à comprendre où veulent en venir les tenants de ce groupuscule qui s'attaquent avant tout aux idées reçues, interrogent le sens des mots et dénoncent d'un seul tenant l'appareil et le « capitalisme d’État » des deux blocs. Désormais étranger à l'un comme à l'autre, pour avoir fui le premier et trop voyagé pour la défense des intérêts du second, l'agent trouble réalise au contact du collectif les méfaits du crédit, de l'agriculture intensive, des emballages et du pétrole, l'épuisement des ressources naturelles et la prolifération des « objets inutiles » et des « travaux improductifs » que constituent « les assurances, la banque, la publicité, la vente, la bureaucratie ». En somme les tenants et aboutissants d'un système tour à tour incitatif et coercitif dont le seul but est de « Gaspiller de l'argent ! Pour continuer de faire marcher l'économie. Pour continuer de faire tourner les rouages » d'un modèle et d'un mode de vie absurde, inefficace et intenable. 

Ecrivain de science-fiction socialiste, employé d'IBM, soldat et voyageur, Mack Reynolds nous offre avec Les Gaspilleurs une novella avisée d'une centaine de pages qui nous plonge d'emblée dans un contexte à première vue familier, car très affiliée à son genre et à son époque, mais qui se révèle très vite uchronique et finalement dystopique. Un univers finalement assez proche du nôtre, où l'automatisation est partout et où les paiements peuvent s'effectuer en ligne grâce à l' «ordinateur national ». Un monde à la fois paranoïaque et réaliste qui interroge notre civilisation capitaliste, utilitariste et techniciste qui n'est pas sans rappeler, cinq après Le Maître du Haut Château et deux ans avant Ubik, celui de son contemporain Philip K. Dick. 

 
Publié dans la revue Galaxie en 1973 et traduit par J. de Tersac (à l'origine également du Cycle des épées de Fritz Leiber désormais épuisé), Les Gaspilleurs est sorti pour la première fois en 1967 aux Etats-Unis dans la revue Worlds of Tomorrow. Son titre original, The Throwaway Age — littéralement L'Age Jetable — fait directement référence à un article paru en 1955 dans Life Magazine traitant de l'avènement désormais acquis du caractère consumériste de nos sociétés post-modernes. Une période qui coïncide également avec le transfert du pouvoir à un complexe militaro-industriel contre lequel le président Eisenhower mettait déjà en garde ses concitoyens à l'occasion de son discours de fin de mandat 1961. Une main mise qui, malgré la naissance d'une « Nouvelle Gauche » et les mouvements contestataires de 1968, va s'incarner et s'imposer, non sans heurt mais implacablement et mondialement, par l'entremise de l'idéologie ultralibérale et néo-conservatrice. 

Sous les dehors légers de la littérature de genre, Mack Reynolds nous permet ainsi de mesurer, de façon simple et synthétique, réfléchi et documentée, l'instauration d'hier à aujourd'hui, des Etats-Unis à l'Europe toute entière, d'un système oligarchique, autocratique, autoritaire et, à terme, totalitaire. De l'obsolescence programmée déjà dénoncée par Lafargue à la prévision scientifique d'une sixième extinction de masse ; du déploiement d'armes massives par les Etats-Unis aux frontières de la Russie au renforcement de l'arsenal nucléaire de celle-ci ; des écoutes de la NSA au vote de la loi française sur le Renseignement ; du projet de supprimer le liquide tout en renforçant la société du même nom, sécuritaire et jetable, définie par Zygmunt Bauman, au coup d'état orchestré par la BCE et le FMI en Grèce : toute l'actualité estivale, sous ses dehors ineptes, se fait aujourd'hui l'écho de ce programme délétère. 

Heureusement, pour ne pas bronzer idiot, le Passager clandestin, fidèle à sa vocation et à son manifeste, propose avec Les Gaspilleurs un livre en tous points abordable, qui joint l'utile à l'agréable et se présente comme un bref roman d'espionnage et de science-fiction aussi instructif qu'efficace à dégainer et à méditer aussi souvent que nécessaire. Créée en 2007, Le passager clandestin est une très belle, très engagée et très qualitative maison d'édition indépendante dont le catalogue comprend plus de quatre-vingts titres répartis en huit collections, parmi lesquelles la célèbre Désobéir, les incontournables Précurseurs de la décroissance ou encore les précieux Transparents. Des collections que nous avons eu le plaisir respectivement en librairie, lors d'une conférence de Serge Latouche en janvier, et au dernier Salon du livre de Paris auquel les sympathiques capitaines du Passager nous avaient Lou et moi conviés. 

Le texte de Mack Reynolds s'inscrit quant à lui dans la collection Dyschroniques, complété en annexe par une « synchronique » de quelques pages permettant de resituer l'auteur, l'œuvre et son contexte ainsi qu'une chronologie détaillant la bibliographie évoquée par les personnages. Une collection elle aussi très qualitative, qui comporte déjà une quinzaine de titres parmi lesquels La Tour des damnés, La Vague montante, le Continent perdu, ou encore Les retombées autour duquel la maison organise jusqu'au 31 août un concours d'écriture en partenariat avec ActuSF. Contre un système qui se prétend immuable et naturel, Le passager clandestin, pratiquant une politique de publication, de prix et de réseau cohérente honnête et conviviale, propose des ouvrages qui, de surcroît, répondent aux chartes écologiques Imprim'Vert et PEFC à l'instar d'autres éditeurs indépendants tels que Le Mot et le Reste, L'Insomniaque ou encore La Contre Allée dont j'aurais l'occasion de vous reparler très prochainement. 

 
D'ici là, quittant la Voie des Indés pour explorer d'autres horizons, je vous donne rendez-vous dès la semaine prochaine pour une nouvelle étape estivale, belle et enjouée, du côté des plages de Malibu, en compagnie de Zulma, de William Saroyan, de son fils et de son Papa, tu es fou !

lundi 10 août 2015

La voie des Indés de l'été 1/2 Le cerveau à sornettes, Roger Price


Après une petite pause d'un mois consacré à recharger nos batteries à l'énergie solaire, petite mise en ligne de mes lectures de l'été avant de repartir puis d'entamer à partir du 25 août une longue série de plus fréquentes et plus courtes chroniques dédiées à une rentrée littéraire riche et stimulante. 

Depuis sa troisième édition qui m'avait donné l'occasion de vous faire (re)découvrir Le Mot et le Reste avec The LP Collection en octobre puis 2024 avec Vous êtes tous jaloux de mon jetpack en décembre, l'opération La Voie des Indés organisée par Libfly est devenue annuelle. 

Une bonne nouvelle qui me permet aujourd'hui de vous présenter d'autres éditeurs indépendants par l'entremise de nouveaux titres frais et bien faits pour l'été à commencer par Le cerveau à sornettes de Roger Price pour lequel je tiens à remercier Libfly et Wombat.

Sorti le 2 avril dernier aux jeunes et humoristiques éditions Wombat, Le cerveau à sornettes se présente déjà comme le vingt et unième titre de la collection « Les Insensés » au sein de laquelle son traducteur et éditeur, Frédéric Brument, « poursuit le travail éditorial déjà entreprit depuis dix ans à travers une vingtaine d’ouvrages parus au Dilettante et chez Rivages ». Une collection qui comporte notamment l'excellent Au secours ! Un ours est en train de me manger de Mykle Hansen et qui aspire à la défense de l'humour de « l'école nonsensique du New Yorker » ou de celle « bête et méchante d’Hara-Kiri ». Un objectif aussi farfelu que délicat avec Le cerveau à sornettes qui présente la difficulté et l'intérêt d'appartenir aux trois catégories à la fois. 

« Il y a un an à peine, l’auteur de ce livre était un jeune homme pâle, nerveux et constamment soucieux. Il l’est toujours. Il l’est même plus, car entre temps il a écrit un livre que ni lui, ni son éditeur ne sont capables de décrire. » Et pour cause. Difficile en effet d'aborder ladite chose (qui, à l'instar de la marmotte dudit livre, s'avère aussi peu représentable que présentable), véritable ode à l'inaction, sans trahir son propos ni employer le ton si particulier qui le caractérise. Disons simplement qu'il s'agit d'un ouvrage ouvertement rédigé sur le et la mode d'un ouvrage de développement personnel du type Comment se faire des amis, de Dale Carnegie (dont la théorie est heureusement détournée ici par « inconsciemment, tout le monde déteste tout le monde »), l'humour en plus et la morale en moins.

« A notre époque, traiter une personne pour maladie mentale équivaut à pratiquer la respiration artificielle sur un homme sans le retirer du lac ». Raison pour laquelle, sans doute, les deux premiers tiers de l'ouvrage sont destinés à évoquer les méfaits du productivisme (évitant ainsi de trop aborder l'évitisme) tandis que le dernier tiers expose tout un apanage de prétendues mauvaises attitudes destinées à y remédier. Ainsi l'évitisme (philosophie, mouvement et solution à tous les maux dont souffre l'humanité depuis l'invention de la roue par Marvin Ouk) consiste-t-il tout simplement à refuser de s'adapter à un monde inadapté, autrement dit à « éviter l’effondrement de votre personnalité en la supprimant ». Une drôle de méthode qui rappelle celle plus récente exposée par John Parkin dans un autre petit livre intitulé Rien à foutre : L'ultime voie spirituelle.


« J'veux pas, donc j'march'rai pas ». Oui : l'évitiste forcené va parfois jusqu'à éviter de prononcer les e. Cette propension (toute proportion gardée) pouvant peut-être expliquer la participation de Georges Perec - partisan de l'indicible et auteur de lipogrammes devant l'éternel – celui-ci (Georges, pas l'Eternel) s'est pour l'occasion fendu d'une sympathique et oulipienne préface dont l'argument d'autorité et la virtuosité ne sont pas étrangers peut-être à l'engouement suscité par ce petit livre. « - C'est méchant, Roger Price, vraiment ? - C'est très méchant. » Et gratuitement, ou presque. C'est ainsi que Roger Price, appliquant sans vergogne (ni vigogne, mais avec l'aide de Jeannot Lapin et des six G-men de J. Edgar Hoover) sa loi du moindre effort, tape là où ça fait mal, enfonce le couteau dans la plèbe, vilipende la publicité, stigmatise l'art moderne, multiplie sur un ton paternaliste les blagues lourdes et sexistes, machistes, misogynes et exhibe de façon aussi répétitive que gratuite scènes et petits dessins sages mais suggestifs.

Le cerveau à sornettes, dont la première édition remonte au début des années cinquante, instille et distille en vérité un humour un peu comique troupier, très Mad et un peu Mad men, un nonsense qu'on ne sait à quel degré prendre, dont on ignore s'il dénonce ou renforce les préjugés d'une époque dont il est en tous les cas le reflet. Un humour, somme toute, à mi-chemin entre Choron et Desproges (personnellement, je préfère l'esprit bon enfant du second). Pour ma part j'ai surtout beaucoup aimé la partie incluant le petit conte moral intitulé « Milton et le rhinocéros, par Oncle Roger » avec la vache meuh-meuh et le Mérou huppé (« Bon, raconter comment la vache meuh-meuh est arrivé là serait trop long et fastidieux, mais comme elle joue un rôle important dans la suite de l'histoire on doit la garder »). Sans compter que c'est un excellent complément au Guide du mauvais père de Guy Delisle, même si d'aucuns lui préféreront L'Elevage des enfants, également publié par Wombat.

A travers ses deux cents pages de sornettes, de fantaisies et d'anachronismes illustrées de quatre-vingts illustrations aussi peu explicatives que simplistes qui rappellent celle des petits Marabouts en vogue à l'époque, Le cerveau à sornettes de Roger Price est somme toute un petit recueil au charme désuet qui se lit très bien et qui, à travers ses multiples développements sans aucun sens ni but, à défaut de convenir à tous les goûts, s'adressant surtout au mauvais, vaut au moins pour son historicité. Une édition soignée, en format demi-poche avec couverture à rabats illustrée par Killofer, membre de L'Oubapo, cohérente donc et facile à emporter et trouvera sa place un peu partout (j'ai tenté de lire la partie anatomique consacrée au « fonctionnement de l'esprit humain dans la tête » dans la salle d'attente d'un médecin), à commencer par les plages ensoleillées dont elle arbore les couleurs. 


Après quoi, dans un autre style, tout aussi américain mais plus contemporain et actuel, je vous invite à nous retrouver ici même tout prochainement pour la seconde partie de cette Voie des Indés avec Les gaspilleurs de Mack Reynolds publié par Le passager clandestin.