lundi 17 septembre 2018

Nota Bene – Et seuls les chiens répondent à ta voix, Tarik Noui

Dé-/En-visager le cours de l'h-/H-istoire, d'un homme et de l'humanité comme moyen, moyeux, frein. Et l'horizon comme lui-même, c'est à (vrai) dire : loin. Et, par-delà la répétition des mêmes mo[r]t(if)s et réci-t/-fs (comme un pont, une bouteille à la mer, c'est selon), tu lances parfois un cri. Et seuls les chiens répondent à ta voix. De ces/cette voix dont l'origine ré/ai-sonne tout au long de ce court, mais dense et remarquable livre, septième opus de Tarik Noui (dont trois dans la collection Laureli de Laure Limongi chez Léo Scheer, un autre chez Inculte, et de nombreuses productions, lectures et représentations) paru le 04 mai 2018 dans la collection chaos des éditions sun/sun.


« Le paysage est immense
et il semble une fête vorace
pour les êtres fragiles
comme toi »
 
Et seuls les chiens répondent à ta voix. Comme une adresse, une injonction, une précaution. Venue de la nuit des temps à la lumière/mise au point du jour. Avant/après us(et )age(s) du monde. Un instant avant de (re)venir sur scène/terre. Rappel, vaccin, pendant prophylactique, cor(r-)o/é-l[l]aire. Le théâtre et la peste, au mieux le choléra. Un prologue et du chœur. La tragédie qui s'annonce, à tu et à toi. Avec cette voix dont tu es privé en propre, dont tu (ab)uses salement déjà, tu le sens. Toi qui n'as pas de nom, attends de n'en être plus qu'un – innomm-é/able –, écrit en l'être de sang. Toi qui ne comprends pas, [dés](em)paré, sans défense – à peine des mâchoires, au mieux un cri (Le dernier cri, à tout le moins) apeuré, soumis, comme un. Enfant/animal/chien : ce que tu es/naît/pa(rais), autre que toi (Il paraît).

Du fond de ces âges (Pierre, f(i)er, bronze) que Ta voix exhale, extirpe de la gangue sédimentaire, un premier cri, donc(, )malentendu. Prim-al/-aire, – « Et tu convoques des démons de mousson et de tonnerre Personne ne vient lorsqu'il faut tenir son corps dans la terreur de l'ombre. » – vain. Nul venue/témoin/prophète ni sauveur (« Tu n'as que l'intelligence de la chair faite de cendres et de sacrifices maladroits faits à des dieux de bois de pierres et de plumes »). Des échos – « il n'y a que des échos » – passés déjà, qui arrivent jusqu'à toi, répètent la même litanie («  Et seuls les chiens répondent à ta voix »). Difficile, impossible a priori, de sortir de ce silence/constat que l'on a taillé comme – un croque-mitaine/- mort – sur mesure pour toi.

« Tu voudrais des mots puissants,
mais rien ne vient »

Se dessine toutefois quelque chose de. Comme un ordre venu d'en haut. Qui t'attire, te fait (non grandir, mais) vieillir. Draine tes forces sans les tarir jamais. Tu es jeune (, )encore (ce n'est pas faute d'attente(s)) perdu(es). Les âges de l'humanité, et de l'individu que tu es, s'imbriquent et se succèdent sans révéler aucun trajet. Soudain, un saut (« Tu as conquis le monde avec ta voix »). Une manière de dire (« dans les sursauts du langage dans la brutalité du verbe roi ») si ce n'est d'être. Elevé comme d'autres avant toi, avec autorité, mâle alpha, homme-méga[phone] (« Ce sont tes paroles qui s'échangent maintenant sur les places boursières des grandes capitales. ») qui ne provoque plus rien ni personne (« Ta voix n'est qu'un leurre »), pas même toi.

« Tu as cinquante ans et pour le monde c'est le temps des grandes révolutions ». Mais toi. Tu te durcis, fais pierre, fais mal, mens, modèle (« Cette foule que tu hantes avec tes mots Une foule grimaçante et brune qui lève la main droite en criant ton nom »). Sang. Et meute. Reductio ad hominem ad Hitlerum ad macronem ad nihilo (« Ta voix dévide ses bobines de nerfs ses barbelés de crin noir Ta voix claustrée entre le point et la virgule cisaillée Ta voix a fait plus de morts que la plus sophistiquée des armes »). Et pourtant Seuls les chiens répondent à ta voix. Après la guerre, l'apprêt. Apaiser au mieux, cautériser au pire, les plaies (que tu as creusé) avec (les armes du faire que tu as forgé) la pharmacopée que tu vends. Représentant du pleutre, du plâtre, de l'onguent. Pompier incendiaire éteint, consumé, impuissant. Corps creux, voix excavée qui résonne dans le vide. De tout sang, de tout fluide, impavide. Mourant sans cesse sans mourir ni cesser de vivre.

« maintenant ta voix est
une langue ancienne
muscle stigmatisés à ta mâchoire
qui dit ton troc avec les morts »

Memento mori ( + « Souviens-toi et n'oublie pas » + ) et manifeste puissant sur le pouvoir opératoire des mots et de la voix, Et seuls les chiens répondent à ta voix de Tarik Noui est un texte remarquable, mémorable, accessible et inestimable. Qui évoque (le/la) Compagnie de Beckett, Un homme qui dort de Perec, ou encore Notre voix de Noémia de Sousa traduit et édité dans la collection corp/us. Une voix dont la texture sensible – organique, minéral, onirique – sourde du texte et grave le corps qui le porte, avec juste l'appeau (con-scis/-çus, inscrit) sur les os pour convoquer, pour le meilleur et pour le pire, la parole/le peuple qui manque. Malgré l(’absence d)e choix et ses raisons (sans cœur ni tête le plus souvent), la lâcheté et les compromissions, la tentation d'en finir, d'emmener le monde avec soi ou de le quitter seul, pour de bon (« Maintenant et enfin tu meurs et tu es mort (...) On parlera de toi puis on t'oubliera » ) . Et, par ce constat, l'appeler à s’élever sans (se) mentir, ou à se taire.

Eloge d'une parole et d'une pensée justes pour dire l'absurdité et la terreur d'un monde régit par le pathos de l'é-/è-thos – de l'habitude (devenue morale, de la pensée devenue jugement, de l’ignorance et de la croyance devenues haine de soi et des autres, de la distance qui condamnent) et de l'être (tyran public ou domestique, ordinaire en soi) qui à force d'exclure toute humanité s'en exclut également, Et seuls les chiens répondent à ta voix de Tarik Noui  est un texte invoc-/incant-/impréc-atoire. Qui se prête à l'oral et à la réflexion, donne à entendre, frappe par son rythme imparable. Contre l'actuel temps qui court et concourt – peau de chagrin et de tambour –  à la perte de tous ceux qui, dans cet E-/é-tat de guerre de tous contre tous (Bellum omnium contra omnes) qui n’est rien moins que naturel, croient pouvoir (s')en tirer toujours (d)avantage.
 
« Et partout
encore
on fait et défait des gouvernements
avec des paroles d'un siècle ancien
(...)
Le monde ancien comme tout ce qui est ancien
doit disparaître
Gémir encore une fois
Et disparaître
Oui »

mercredi 29 août 2018

Nota Bene – La moitié du fourbi n° 7 - Le bout de la langue.

(Re)Commencer par la langue (Le bout de) sans chercher à (dé)finir, à. Arriver quelque part (par), retourner (cette fois) [dans, ça bouche] sur ses pas (ou pas), reprendre là où l’on s’était arrêté, oublié, interrompu, à La moitié du fourbi, revue sagement folle menée par des locos et locas locaces pas alangui·e·s du tout, qui ont sorti Le bout de la langue pour en parler à l'occasion des 112 pages de ce septième numéro(se) d'avril 2018 dédié à la mémoire de Philippe Rahmy. Un numéro qui prend à coeur, à corps écrit, d'interroger le langage. 


« Et à partir de cette saisie sur le vif du retour du souvenir récalcitrant, est-il possible de déduire et d’échafauder une méthode afin que, toutes et tous, nous venions désormais immanquablement à bout de nos trous de mémoire grâce à La moitié du fourbi et pour 14 € seulement ? » (Anthony Poiraudeau)

Sur Le bout de la langue. A grands coups de. Détournement de train avec Clémentine Mélois qui fait dérailler, verser le verbe qui dessert les voi-es/-x ferroviaires. D’Estoc de Pierre Senges, coups – tip top tongue – portés en traître à la traduction dans un accès d’ivresse étymologique. Pour en finir avec les trous de mémoire, d’Anthony Poiraudeau qui, avec un humour pointu, propose une recherche hypertextuelle sur ces absences localisées qui nous titillent si souvent entre art de mémoire et (comment dit-on déjà ?) psychogéographie, évidemment. 

« Ne croyez pas que cette parole ne serve à rien. Au contraire : codifiée à l’extrême, elle apparaît saisie dans un réseau d’interactions sociales d’un raffinement inouï, qu’on ne voit en général qu’aux civilisations moribondes. » (Hugues Leroy)  

Camille Loivier se penche sur le mouvement et sa traduction et vice versa. Laure Limongi, sur tout ce que peuvent contenir et libérer le goût et l’odeur du café. Léo Henry sur l’idéolinguistique ou conlanging, d’Hildegarde de Bongen à Game of Thrones. Nolwenn Euzen sur la langue muette de Babouillec, Hugues Leroy édifiant sur le règne grandissant de l’oral via l’écrit et les réseaux à l’âge de la hache et du hashtag. Zoé Balthus converse avec Pascal Quignard : du bout de la langue encore et de l’indicible, de l’imprévisible libertaire et libérateur, d’aller au feu par la performance.


« Zoé Balthus : L’écriture est un rempart pour vous ?   
Pascal Quignard : Non. Mais rester dedans ne m’expose pas assez, désormais. Ce n’était pas le cas avant. Cela va vous paraître prétentieux…mais depuis que j’ai la technique, l’écriture ne me suffit plus ; il fallait que je me sente vivant, avec un peu plus d’angoisse. »

Anne Maurel dessine un très beau texte sur le retour et l’écrit en image de la réalité sensorielle. Frédéric Fiolof enchaîne quelques Expirations inspirées qui chamboulent. Enfin, Anne-Françoise Kavauvea hommagine la langue châtiée d’une enfance perecienne, Rubio Muto lie du bout des lèvres un texte surréaliste sur la pratique de l’écriture cunniforme tandis que Sabine Huyn boucle et referme un texte parachuté qui renvoie bout à bout essence et expérience (Penser/Classer toujours).

« Ce double mouvement consistant à multiplier les images et à accompagner leur apparition dans la langue imprime à l’écriture une allure heurtée où je vois un signe de sa nécessité : j’entends par là de sa sincérité, et de sa relance, de phrase en phrase ou de livre en livre. » (Anne Maurel)

Avec sur Le bout de la langue et des doigts les mots qu’ils faut pour le dire et l’écrire, les auteurs et autrices régulier·e·s ou invité·e·s de La moitié du fourbi fourbissent ici un numéro qui, le rose aux joues, joue sur le lapsus, l'absence et la présence. Septième sortie d'une revue biannuelle dont on ne voit pas le bout de la moitié du commencement d’une, revue qui se renouvelle sans cesse et qui, entre Bestiaire (6) et Instants biographique (8),sans s’essouffler jamais, interroge le(s) sens en tous et toutes.

vendredi 29 juin 2018

Vingt minutes de silence, Hélène Bessette

Laisser venir à soi/voir le titre. Grandir, se rapprocher. Assouvir sa curiosité, son désir de. Découvrir l'œuvre à travers. L'Atmosphère et les Poèmesdes données, questions, solutions – comme autant de chants qui se répondent, couvrent bien plus de champs, angles – psycho-politiques et sociaux – morts d'une enquête littéraire. Tirés à part/bout portant sur le fil/la corde, d'un fait divers. A force d'hypothèses, de reconstitutions/mises en scène/projections. Poussées juste assez pour, suivies dans leurs retranchements jusqu'à ces. Vingt minutes de silence, sorti dans la collection Othello le 19 mai 2017, plus de soixante ans après sa première édition en 1955 chez Gallimard, inaugurant l'édition des œuvres complètes d'Hélène Bessette par Le Nouvel Attila.


« Je suis dans les autres. »

T-/D-rame in-/an-térieur/e. D'un souvenir d'enfance ou d'une présence. Aux choses, au temps, aux gens. Injonction ou dialogue. Réminiscence ou prescience. Mouvement, courant de pensée qui. Appel(le) à (se) taire, à étouffer les larmes. Les questions, les réponses, qui. Jamais ne vont de soi/pair. Faire (=)(se )tenir comme il faut/ne faut pas (« Tu es dans les autres »). En prévision du pire, de la tragédie. Prologue qui (en son temps, fera écho au c(h)oeur). Annonce, énumère les personnages, les éléments du décor in-/ex-térieurs (Projections, transpositions peut-être) aux actions passées/à venir. L'effet plutôt que les faits (à bien y réfléchir), c'est à dire : l'Atmosphère.

« C'est un roman qui se lit et qui s'écrit
à la bougie.
C'est pourquoi personne n'y comprend rien. »

Une villa cossue, lieu du crime par excellence. Ici tout conspire et rien n'intrigue, autant dire : on ment comme on respire. Avec/Sans distinction, reprendre tout à zéro. Interroger les faits (divers) et gestes des un(e)s et de l'autre. De la bonne bonne Rose Trémière/bonne mère qui a attendu vingt minutes pour avertir la mort du père-milliardaire. Du mauvais fils – parricide, le sale mot est lancé – mort (pour elle/la société) qui a tué le père (d'après elle(s)). L'affaire révélée par un journaliste ((em)pressé), la faute avouée à un commissaire (extorqueur) garant de l'autorité (conf-inée/-érée), le doute est toute(s)fois permis, qui (di)vise.

« Nous l'enfermons puisqu'il est prisonnier.
l'ennemi est enfin prisonnier.
Celui qui a eu l'audace, le courage 
de lever un bras...
... un bras armé 
armé d'un revolver  
contre l'ignoble société. »

L'autrice en premier chef, qui (re)met en cause l'identité et les mobiles de chaque personnage, se confond avec eux, (se) débat. Touche à la légitimité de la société bourgeoise comme de celui qui a tué (La victime est vivante/le coupable. Le coupable est mort/la victime). Les renvoient >- de chaque côté de la balance, de la barrière, dos à dos -< dans un duel inégal (–> pour qui ? <–) sans pitié ni merci. Où chaque mise en mot est une mise à mort, à nu, de toutes et tous. Où chacun, chacune, va et vient et dit, mais disant fait mentir les syllogismes – pas si logiques, évidemment – de la mécanique judiciaire et punitive.

Bien sûr, il y a des précédents. Raison de plus pour faire jurisprudence, rendre justice davantage que les armes. Ironique, caustique, sarcastique, aux antipodes d'un certain angélisme, Hélène Bessette frappe par la violence, la rapidité, le caractère. Définitif de ses mots, puissant de sa harangue, automatique et explosif de la charge qu'elle mène tambour battant. Contre l'aspect lisse tout relatif des circonstances, de l'évidence, de l'opinion (« c'est connu » — it is known) qui régissent la meute des braves gens, la réalité et sa copie – conforme, mais factice – qui dissimule le réel, égare le lecteur — comme cette mer « consolatrice et rédemptrice » qui emprunte aux attributs de la génitrice pour mieux s'y/la confondre.

« C'est une histoire qui avance de silence en silence. »

Il était plusieurs fois et toutes sont à recommencer. Les apparences (font/faux-) semblant(s) souvent (toujours) trompeuses, tout est clivé, b(i)aisé (d'avance) dans cette affaire, et le fait même d'en faire toute une affaire — première instance (judiciaire), premier lieu (du crime) et temps (Vingt minutes de silence, au sein du crime et du livre). En vérité, c'est dans le blanc des lignes qu'il faut lire, des yeux qu'il faut voir. De l'enfant qui systématiquement subit la double et triple peine. Qui, mal né, aurait tué faute d'avoir été défendu en amont par ses parents ou par la société qui le condamnent en aval. A la mort, quelle qu'elle soit. Aux regrets éternels. A la criminalité qui enferme celui qui serait tenté de se libérer par elle.

« et toute sa vie il restera
celui qui a tué son père.
Parce qu'il n'était pas aimé. »

Pour le délivrer, Hélène Bessette va plus loin que la plaidoirie et venge par un procès à huis clos/charge contre la famille/société tout entière. Dénonce, accuse. La mère\le commissaire qui veut faire porter la culpabilité/le revolver|lechapeau\la cagoule à l'enfant. Le sommeil du possédant qui entretient sa femme\qui entretient des amants/, pas si tranquille que ça, pas si pé-père, avec son auto, ses polars, ses affaires et son revolver par-dessus le marché (noir, le marché). Avec cette question, toujours en arrière-fond, qui clôt le poème des données et introduit celui des questions : QUI EST LE CRIMINEL ?

« – C'est un peu fort hurle le magistrat de la magistrature, 
C'est trop fort ;
C'est moi qui suis interrogé. 
On interroge les magistrats maintenant. »

Agat(h)a c(h)ri(s)tique, Bessette passe en revue tous les personnages et angles d'approches, pierres d'achoppement qui attirent/affutent/aiguise l'attention du lecteur, de la lectrice, qu'elle hisse. A la hauteur du livre, du crime et du procès, encourage. A quitter ces zones de confort et d'ombres entretenues par les marronniers. A renoncer aux évidences des rumeurs alimentées par une presse bourgeoise dont les accidents, toujours domestiques, ne dérogent à la morale et à la règle que pour les (r)établir. Effraient et ne défraient la chronique juste ce qu'il faut pour s'enrichir. S'enquérir de plus de sécurité, se confor-m/t-er.

Tandis que les enquêteurs, la foule, les journaux, ont les yeux rivés sur la preuve accablant prétendument le fils, Hélène Bessette s'at-tache/-taque au mobile avec une connaissance plus que certaine de la condition humaine : celles d'un(e) ETRANGER(E) aux autres – à ce père, au crime qu'il a commis et à la société qui le condamne – et à (elle/)lui-même. Comme Camus, elle décrit à la perfection cette apparente indifférence – qui est davantage une différence – à la mort et à la parentelle censées unir la société sur la base de l'interdit et de la promiscuité : cet « amour de père si débile, si falot, si timide », ce « tout petit amour » de la mère auxquels se substituent si souvent et si facilement l'argent et, avec lui, le spécialiste — l'éducateur, le médecin, le flic, le psy, l'asile.

« Et maintenant murmure l'enfant, 
laissez-moi, je suis fatigué, 
très fatigué. 
Ils vont me faire mourir avant mon heure. 
Non, je n'ai pas mal à la tête, fatigué seulement (…) 
C'est pourquoi je parais si indifférent. Par excès de fatigue. »

Alors – seulement – (re-/sur-)vient la PEUR, L'ANGOISSE. Qui dépasse le sens commun à force d'être répétée. Ne perd rien en intensité. Ni avec l'expérience. Ni avec les années (« Peut-être avais-je trois ans […] cinq ans […] six ans […] sept ans […] quinze ans »). Que rien n'efface et qui ne se compare à rien. Toujours présente, traumatisante, qui se répète, épuisante, hante et entérine le mal. Qui imprégnait l'ATMOSPHERE. Que cette femme/enfant tentait de circoncire, de faire taire – peut-être parce qu'elle ne la connaît que trop, craint d'y faire face de nouveau – et d'endiguer le mal avant qu'il ne survienne par des mesures prophylactiques. Le conjurer en n'y pensant pas — Ne pas penser à mal/l'angoisse : c'est tout un.

Pour saisir L'ANGOISSE, il faut comprendre – ici et maintenant – ce qu'est – en substance et conscience, existence et attribut – l'INNOCENCE de l'enfance. Le commissaire-adjoint y parvient en épilogue, qui s'en souvient, se range par là même du côté du criminel, ramènerait presque à la r-/m-aison son supérieur et l'enfant. Si ce dernier ne décidait. De reprendre son geste, sa vie, son destin, sa mort en main par un récit en forme de manifeste, dernière inca-rn-/-nt-ation, synthétique et dialectique, révoltée. S'il n'était suivi, récupéré. Par la mère à la faveur de la nuit, des circonstances et du silence, porteuse-pleureuse de la tragédie annoncée contre laquelle nul ne peut RIEN. Et d'une fin. Parmi les plus belles, les plus fortes, de la littérature.


« C'est une histoire de bougies.
L'héroïne est tout simplement une bougie. »

Sous couverture (frise chronologique, organ(-)igramme), col Claudine/Colette, veste rayée, mèche folle – non pas la mère non pas le fils, mais les deux à la fois – il y a Hélène Bessette (LNB7). Qui s'écrit dans l'ombre, brûle et éclaire en même temps qu'elle se consume. Manifeste, décrypte et politise le corps social. Prend fait et cause et corps et âme – un corps et une âme qui sont ceux de la littérature, ainsi que ses armes, avec l'importance que l'on sait, devine à la lire, qu'elle y attache. A l'image de ces Vingt minutes de silence, l'œuvre d'Hélène Bessette, en tant que femme et écrivaine (si tant est que l'on puisse/veuille distinguer les deux) est (et demeure) aussi puissante que subversive.

A l'avant-garde, en éclaireuse – en va-et-vient constant plutôt qu'à contre-courant – de son époque. Avec ses mœurs et sa culture (« Et la pile Wonder ne remplacera jamais le soleil absent de ces vingt minutes de nuit. »). Ses écrivain·e·s, et les rapports qu'ils entretiennent. A la langue, aux(x) silence(s), à l'attention portée. Aux codes, à l'écriture, au cinéma, à la guerre, au quotidien, à l'autre, à la misère. A Duras (Hiroshima mon amour, 1959), à Debord (La société du spectacle, 1969), à Perec (ici la description d'une coupe de cheveux, là celle du pantalon de velours ; Les Choses, 1965, Un homme qui dort, 1967), à Leiris qui l'a découverte, à Queneau qui l'a publiée.

« – Un drôle de biseness, dit le gosse
et
je me demande qui a inventé les cagoules. »

Dix ans seulement après la Seconde Guerre Mondiale, entre Oulipo et Nouvelle Vague, le récit se fait/veut procès, (re)mise en scène/œuvre/cause du pro-cessus/cédé. A grands coups de capitales, répétitions, ellipse(s), oral (« asssasssin.sss », « l'aaenngéoidezesseeu. », « a aine jé oi deuzaisse eu. »), Hélène Bessette libère la langue, se place en retrait, plante le décor et le lecteur avec. Une syntaxe, une disposition toute d'esprit qui s'inscrit dans la typo-/topo-/graphie. Abat ses cartes, révèle les ficelles du métier, laisse apparaître le script (« Pour en revenir aux pages précédentes », « à la page 20 »), les acteurs (« Les figurants par derrière ») et leurs silhouettes (« les personnages de cette histoire ne sont pas solides, ils s'effondrent. »). En résumé : toute la machinerie qui rend le meurtre effectif. Fait de cette scène du crime reconstituée un théâtre des opérations.

Pour saisir et mettre à jour le véritable enjeu du crime et de sa nature. Du parricide et de l'adultère comme dérèglements. Du meurtre comme tabou/interdit social touche, plus que l'universel, l'historique fondement de la société patriarcale. D'où ce sentiment équivoque, vis-à-vis. De l'existence, selon qu'elle est vécue (perçues) mesquinement (bourgeoisement) ou misérablement (« comme l'on juge les gens d'après soi ») ou plus rarement (sinon jamais) dans toutes ses possibilités. De la condition de la femme (« L'oreille extra-lucide des femmes dans les nuits mortes, lourdes de tout ce que nous n'avons pas eu, de tout ce que nous voudrions, de tout ce que nous n'aurons jamais. ») et de l'enfant (« Et c'est si facile de faire payer un enfant […] Et l'enfance est une situation inférieure […] Nous sommes les enfants qui rendons les coups. »). Autant de faits et causes qui rejoignent, par leur caractère magique & opératoire (« Dans leur esprit neuf, les mots ont encore une valeur intrinsèque. Tout leur sens. ») la nature même de la littérature.
 

« Le Nouvel Attila va publier dans son label Othello l’œuvre intégrale d’Hélène Bessette, qui donne à voir un monde intime, personnel et puissant, à l’image des hommes et des femmes qui y vivent. »

Il faudrait lire (tout) Bessette, découvrir. Sa vie (davantage que ne l'indique l'organigramme de couverture — « OBSCUREMENT à Levallois ») en parcourant la biographie réalisée par Julien Doussinault. Sa pratique de l'écrit exposée dans Le Résumé. Ses mémoires dans On ne vit que deux fois, inédit à paraître chez Le Nouvel Attila. Ses prises de position et engagements contre la peine – « Le châtiment n'a jamais effrayé les criminels », – de mort réelle et symbolique administrée par l'institution – vingt ans avant L'Instinct de mort de Mesrine et Surveiller et punir de Foucault, deux ans avant les Réflexions contre la peine capitale de Camus et Koestler à une époque où la guillotine continue de tuer légalement en France. Comprendre son rapport. A la presse, à l'injustice(-) manifeste, qui la poussent à rédiger ces Vingt minutes à partir d'un fait divers réel. 

A ce titre, Vingt minutes de silence est un livre à la fois facile d'accès et exigeant. Un métapoème presque calligramme. Un récit en spirale. Un jeu de « Qui a tué ? », qui croit en l'efficience du roman poétique, de la littérature (« C'est très dangereux de s'endormir en lisant des romans policiers. »). Pointe ironiquement la lecture comme – en d'autres temps le théâtre, le jeu de rôle – corruptrice des jeunes âmes. Incarne physiquement, comme personne, un sentiment, une situation (« C'est-le-père-qui-n'a-qu'un-dos. Et vous savez très bien que les bras ne fonctionnent pas dans ce sens-là. »). Toutes choses qui amènent aujourd'hui encore à réfléchir sur ce qu'est/peut/pourrait être le roman contemporain en soi et au regard de la société dans lequel il évolue.

Lancée à l'aube du centenaire de la naissance d'Hélène Bessette, cette ambitieuse édition de l'œuvre intégrale rend justice à un corpus et à une autrice hors du commun dont le talent n'a d'égal que le dénuement, le labeur, l'anonymat, la défection de ses pairs, subis et vécus malgré treize romans parus chez Gallimard. Une redécouverte qui, au regard de la solitude de l'autrice et de son importance, de l'engouement critique qu'elle suscite et de ses perspectives (de la réédition de six opus par Laure Limongi [collection Laureli, Léo Scheer 2007-2011] et de l'essai biographique de Julien Doussinault à la reformation du GRP [Gang du Roman Poétique] en passant par L'attentat poétique [Cerisy, colloque du 20 au 27 août 2018] ne pouvait, sous l'égide des éditions Le Nouvel Attila, se poursuivre que sous la forme d'une odyssée passionnante et collective.

Déjà parus chez Le Nouvel Attila :
1-Vingt minutes de silence (19 mai 2017)
2-Garance Rose (19 septembre 2017)
3-
On ne vit que deux fois (9 mars 2018)
4-Ida (8 juin 2018)

vendredi 15 juin 2018

Nota Bene : Brûlées, Ariadna Castellarnau

Faim, Jaune, Le Surveillant, Sibérie, Tout brûle, La Tigresse, Youkali, Grand feu : avec ses huit variations sur le thème de la fin qui constituent une suite en forme de commencement, Brûlées, premier roman d'Ariadna Castellarnau, traduit de l'espagnol par Guillaume Contré et sorti chez Les éditions de l'Ogre le 18 avril 2018, surprend, derrière ses retranchements, par l'aplomb de son univers et de sa structure.


« J'appris beaucoup de choses que j'oubliai ensuite. Même si au fond il reste toujours quelque chose. Une mince structure de connaissances qui nous soulèvent quelques centimètres au-dessus de la barbarie, qui nous protègent, qui nous cloîtrent à une courte distance de l’horreur. »

Bûchers des vanités, autodafés, immolations, dénutrition. L'humanité, gagnée par un mal inconnu propagé par la terre même, n'a pas attendu pour décider de la fin de sa civilisation et de l'extinction de son espèce. La faim, l'attente, le pillage, la violence, la peur, le froid, l'oubli, l'indifférence, la survie, la résilience ou la résignation régissent désormais toutes les relations. Les possessions ne possèdent plus leurs possesseurs, sinon d'une tout autre façon. Les choses, consumées pour la plupart, et avec elles les souvenirs qui leur étaient liés, ont retrouvé leur valeur d'usage. La nourriture vaut tout l'or du monde, qui n'a plus cours. Restent, à la discrétion de chacun, quelques équipements, vêtements, livres.

L'humanité n'est pas libérée pour autant, bien au contraire, et se laisse (aller à) tuer par le feu, mourir de faim, réduire à ses besoins naturels et, parfois, chercher un peu de chaleur humaine — comme pour se prouver qu'elle existe encore. Comme souvent dans les livres, les personnages qui prennent la parole ici sont des privilégiés, attachés et attachants malgré les/au regard des maux et dangers auxquels ils sont confrontés — « survivants » qui ont su s'adapter (« Rita a appris à se nourrir de la faim. ») à ce pays perdu. Où l'errance ou l'attachement aux lieux (no way), aux liens (amicaux, familiaux, notamment mère-fille), au temps (entre passé et présent, no future), ne sont jamais anodins.

« Et à chaque occasion, ils avaient rempli de cartons, car ils n'osaient jamais rien jeter. Celle qui avait vécu loin se rendait compte que, pendant toutes ces années, ils n'avaient pas vécu ; ils n'avaient fait qu'accumuler les souvenirs. »

Au fil des chapitres, Ariadna Castellarnau opère un long, mais sûr glissement de la nouvelle (l'arrivée dans un monde préexistant avec ses règles établies qui nous échappent) au roman (tracé d'une mythologie, d'une généalogie, des actions et personnages) en passant par le conte (Perrault et Grimm) et le fantastique pour élaborer un livre dur et beau, monolithique. Un roman à la langue mûre, aux images et sensations maîtrisées, aux effets de/à la structure plus virtuose/s et complexe/s qu'il n'y paraît, qui entraîne, étonne, surprend par ses points de jonction pour mieux s'acheminer vers la geste, la quête, l'épopée. Nous atteint par son rythme a(u)to(m)nal quand on croît qu'il se laisse lire.

Un roman contagieux, qui sillonne un micro-univers de crise climatique et migratoire qui s'étend et se reproduit, monde persistant dont les frontières se mêlent ostensiblement à celles des univers de Quentin Leclerc (Saccage et La ville fond, L'Ogre 2016, 2017), et d'Antoine Volodine (qu'ils ont en commun). Côtoient le réalisme magique et anthropologique des Machines à désir infernales du docteur Hoffman d'Angela Carter (L'Ogre, 2016) avec qui l'autrice partage et ce rapport ambigu au féminisme (entre empowerment et rapport enfantin à la figure de l'homme). Se rapproche de l'univers fictionnel des fables sociales et écologiques de Night Shyamalan (Le Village, Phénomènes).

« Ne pas arrêter de naître, jour après jour, tandis que devant mes yeux se dessinaient lentement les contours du pays que j'habitais. » 

Sorti sous le titre original Quema chez Gog y Magog en 2015, Brûlées a reçu en 2016 le prix Las Américas de narrativas latinoamericanas. Il bénéficie de l'excellente traduction française de Guillaume Contrée qui a déjà œuvré à La Trilogie Sebastián Dun de Ricardo Colautti (L'Ogre, 18 mai 2017) et à l'incontournables Merci (Vies Parallèles, 24 août 2015) de Pablo Katchadjian. Avec lui, Ariadna Castellarnau vient s'ajouter aux quelques, trop rares encore, autrices et primoromancières que l'on espère voir proliférer au sein du catalogue de la maison. Et inaugure la nouvelle et belle mouture des ouvrages de L'Ogre qui passent à une fabrication plus soignée encore — papier créa, façonnage cousu et impressions Pantone®. 

Pour aller plus loin : Les excellents articles d'Hugues Robert pour la librairie Charybde et de Lucien Raphmaj.

Crédit texte et photo : (CC) Eric Darsan
Extraits et couverture, Brûlées (CC) Ariadna Castellarnau, L'Ogre

samedi 26 mai 2018

Nota Bene : L’Homme qui croyait encore aux cigognes, Thomas Rosenlöcher

Hommes, femmes, enfants et autres animaux étranges et étrangers, cruels, mais à fables, réunis dans un joli recueil où, effleurant le papier, effeuillant les pages, l'on croît toucher du bois. Paru pour la première fois un an auparavant en Allemagne sous le titre littéralement original – et aussi long que ses récits sont brefs – Liebst Du mich ich liebe Dich : Geschichten zum Vorlesen – autrement dit : est-ce que tu m'aimes ? Je t'aime : Histoires à lire à haute voixL’Homme qui croyait encore aux cigognes de Thomas Rosenlöcher, traduit par Marie Hermann et Aurélie Maurin, est sorti le 16 février 2018 chez Le Nouvel Attila. Une poupée cigogne en quatre parties abritant onze contes pour les moins petits — « Autant d'histoires du soir pour les grands qui ont toujours peur du noir. »


« Chère femme, écrivit-il. Tu aurais pu me dire que je n'étais pas assez gentil, je serais mort tout de suite. »

D'où vous vient cet enfant – qui tire son titre du premier de ces textes, L'Homme qui croyait aux cigognes, qui lui-même donne son nom au recueil – met successivement en scène. Un homme solitaire et surnaturellement ingénu à qui, l'ignorant, les gens qu'il interroge répondent « des cigognes » avant de lui démontrer le contraire. Puis, comme en miroir, son alter ego femme de même condition, l'ignorant(e) aussi, qui interroge livre et congénère avant de conclure – (« ''on va faire ça plus souvent'', dit la femme ») – leurs recherches par un véritable travail (de) maïeutique.

Je perds toutes les femmes, objets parmi d'autres – lunettes, pantalon, pain – pour le narrateur, dont l'énumération à la Nino Ferrer (Oh ! Hé ! Hein ! Bon !) crée de jolis moments de confusion. Dans un monde aux valeurs inversées – où l'ordre est désordre et vice (ren)versé (en partie seulement, la faute à la femme, selon l'homme évidemment) – peuplé d'hommes dépassés, mal aimés, par eux-mêmes les premiers (le père poète quitté par sa femme, menacé par son arbre de Noël et sauvé par ses enfants et autres Pisse-Vinaigre) qui interrogent sans complaisance genres et rôles sexués quand ils sont pris pour argent comptant.

« ''Je vais devoir tirer '', annonça la sentinelle. Alors les pieds la renversèrent, elle et son poste-frontière. »

Qu'est-ce qui pousse encore par ici ? Les jambes de l'homme, drôlement, et bien malgré lui. Et l'hippopotame en gras, pour lequel le gros homme, ignorant les avertissements, se prend. Au(x) jeu(x) de main et de vilain, d'arroseur arrosé, d'hôpital qui se fout de la charité, de types lâches et peu fréquen-tables/-tés – avec, ce/s faisan-t/-s, une marge de progression très élevée (« Mais lorsqu'il lui offrit son bras, elle projeta l'homme par-dessus son épaule et lui envoya un coup de poing en plein front. – C'est du jiu-jitsu, expliqua-t-elle. ») – succèdent. Au même titre que les être sont réifiés, une série de choses anthropomorphisées pour être apprivoisées, clin d'œil poignant, terrible et borgne, au Petit Prince (voi-e/-x off : où la pâquerette – sinon la rose, sinon Saint-Ex – eût périt). 

Ainsi passèrent les années. A la recherche d'une femme qu'il croit avoir perdue, un homme la surprend à voir ailleurs s'il y est. Un couple à qui rien ne manque, sinon une liste de choses sérieuses, et surtout croissante(s) au milieu desquelles ils se perdent bientôt, et dont l'énuméraccumulation matérielle rappelle Georges Perec ou Boris Vian (La complainte du progrès). Des histoires qui vont par deux ou trois, un mal pour un bien, une pire vers une meilleure : finalement tout est bien qui finit bien. Mieux : comme un vin qu'il faudrait déboucher en amont, d'un récit anecdotique, un peu acide, un peu piquant, le texte et la lecture prennent peu à peu, après quelques mises en bouche, la profondeur qu'il faut pour atteindre et saisir le degré qu'il faut pour les apprécier à leur juste valeur.

« – Pourquoi vivons-nous, au juste ? Demanda la pâquerette.
– Ah non, tu ne vas pas remettre ça, bâilla le chat.

Pour le bol de lait du matin.
–Par sens du devoir, déclara la clôture en se tenant bien droite. »

Entre La magie dans les villes de Frédéric Fiolof (Quidam, août 2016) et Génial et Génital de Soth Polin (Le Grand Os, septembre 2017) en passant par Frictions de Pablo Martín Sánchez (La Contre Allée, février 2016), L’Homme qui croyait encore aux cigognes de Thomas Rosenlöcher est un recueil très nonsense, cruel et léger, dérangé et enfantin, dérangeant et facétieux qui, jouant sur les mots et le décalage, rappelle par certaines facettes et façons Le livre de lecture et Le monde est rond de Gertrude Stein (ré)édités chez Cambourakis. Un beau et cohérent travail d'édition pour ce petit livre tout en reliefs qui appelle lui aussi à la sensation de la lecture et du toucher.

« Spécialiste de la forme brève, du fragment, des vers courts, et des lectures et performances de textes brefs, ultra brefs… », venu du théâtre pour enfants de Dresde, Thomas Rosenlöcher est un auteur de langue allemande avec à son actif, à l'âge de soixante-dix ans, plus d'une vingtaine de parutions – poésie, essais, livres jeunesse – et quasiment autant de prix. Marie Hermann et Aurélie Maurin sont traductrices et respectivement co-fondatrices des éditions Hors d’atteinte (premières parutions 2019) et de la revue La mer gelée.
 
 
A la fin de l'ouvrage, comme de tous ceux de la maison parus cette année, un bilan-manifeste rédigé pour/intitulé Les Dix ans d'Attila. Un beau portrait qui passe en revue(s), livre(s) et numere le temps passé et l'énergie consacrée, de l'aventure humaine et littéraire au typographique, jusqu'à l'extension véritable des domaines de la lutte, du réel, de la vie, pour graver dans le marbre mou de l'époque une épopée héroïque et collective qui interroge et fait bouger les lignes pour de vrai et pour de bon — « Car d'autres livres sont possibles ».

jeudi 26 avril 2018

Malgré les collines, Véronique Béland, par Eric Darsan

Tracer la route et son horizon. Se rendre [disponible], s'échapper [pour mieux se (re)trouver], plonger, (par)courir, s'enfouir – s'ensabler sans s'enterrer – [refaire surface], reprendre son(,) souffle, gagner en profondeur/clarté/clairvoyance, s(')e( )mouvoir librement. Envisager chaque déplacement comme une rencontre [vis-/pays-/-age]. Suivre le mode d'emploi, le sens des aiguilles de boussole bicolores, l'ordre alphabétique en deux parties inversées — le fil rouge de la page centrale comme marque et commencement. In media res y perdre son latin, reprendre à la préface puis voir rouge de nouveau avant d'entrer dans le bleu des pages. Penser pouvoir classer. Chasser l'aléatoire. Choisir son chemin [dans l'] — encadré. Tourner en rond, décarrer, prendre la tangente et le large vers des pays(ages) toujours renouvelés. Rêver, dériver, (di)vaguer.

Sous-titré égarements topographiques dont vous êtes le héros – en référence aux principes des livres du même nom – ce joli petit fascicule graphique et poétique intitulé Malgré les collines, élaboré par Véronique Béland, paru chez sun/sun le 21 novembre 2017, nous propose de voyager au gré plus de quatre-vingts entrées et de toutes leurs combinaisons à travers autant de lieux existants, mais dont la traduction française des noms libère le pouvoir d'évocation.


« Le chemin le plus court entre deux points est la ligne sémantique. »

Au creux d'un œil, découvrir. Un texte plus linéaire qu'énoncé, né de l'installation Terra Incognita de Pauline Delwaulle, mappemonde interactive grâce à laquelle, nous indique Fanny Curtat dans sa préface Matière première, « toucher un toponyme nous amène automatiquement à un autre toponyme partageant le même champ lexical ». Une carte blanche, où ne figurent que ces noms et les lignes de séparation entre terres et eaux, laissée à destination de ceux et celles naviguant au cœur de l'installation, de l'application, de cet ouvrage. Un multivers où mille et un parcours se créent, se croisent à la travée des mondes. Un récit ouvert aux quatre vents et directions – labyrinthes, rêves, réalité (la naissance d'une quatrième dimension comprenant les précédentes) – porté par la poésie des lointains, des étendues infinies, des cordes tendues, d'une cosmo-gonie/-graphie qui s'imprime in extenso au fond de la rétine.


« On dit parfois que certaines portes ne s'ouvriront pas deux fois. Pire, que certaines portes que l'on tente d'ouvrir referment aussitôt d'autres accès à notre insu. C'est à cet endroit précis que réside la difficulté à faire des choix, comme si tous les possibles méritaient d'être vécus. » (L'Archipel des Sept Iles).

Voir – défilés (Canyon bien amer, Rassembler les creux, Ravin d'espace vide), lacs et rivières (de feu, sans bout), par monts et par vaux (Val sans retour, Vallée des météorites) – s'esquisser une Pampa lunaire, une Savane entourée, une Zone paysage. Se dessiner une voie, sans issue baliser et laisser (ap-/disp)paraître une géographie. Au fur et à mesure des pages que l'on tourne, des flèches que l'on suit. Des points que l'on re-lie/-joint à travers autant de portes des étoiles, astres et galaxies pour débouler entre Désert à l'envers (Ce qui est des oasis, si l'on désire s'y fondre, ou Réservoir de l'aube, s'y perdre en croyant y voir clair) et L'Archipel des sept îles et son système solaire. Ajourner ou avancer son départ. Prolonger ou interrompre son séjour. Explorer de toutes les manières (im)possibles les lieux les plus (in)imaginables.


« On traverse fréquemment les mêmes lieux, sans pour autant avoir tracé des trajets équivalents » (Montagne arrêter le silence)

Errer (en terre, inconnu(e)), ne plus savoir (où donner de la tête) accorder son attention au sens, au nom, au rythme des pas, à la direction (à prendre/à laisser). O(p)ter (pour) l(')a (in-)tranquillité, l(')a (in-)quiétude. Là, un déterminant nous trompe. Ici, un lieu ne se trouve pas où il devrait. Soudain, une image nous surprend. En arrière-fond, le cerveau prépare la suite, l'imaginaire l'interrompt, intercale un souvenir, une vision que l'on re-/dé-couvre, imprimée en nous/révélée sur la page. Choisir une méthode, en deviner d'autres, sous-jacentes à l'élaboration, sans parvenir à distinguer la part de hasard et de suggestion (en un mot : de détermination) qui entre en fin/ligne de compte (« Sous le désordre apparent du chaos se cache probablement un ordre très strict. » (Embouchure de la rivière perdue)), rappelle les expérimentations surréalistes et situationnistes, jusqu'aux effets de La maison des épreuves, de Jason Hrivnak, autre livre dont vous êtes le héros, paru aux éditions de L'Ogre.


« Entre points de fuite et lignes de mire, la raison première des univers parallèles consiste peut-être justement en la capacité qu'ils offrent de se retrouver soudainement face à soi-même. » (L'Archipel des Sept Iles).

Au flux de conscience qui naît, au contact de la contrainte, préférer soudain rejoindre la liste des Coordonnées géographiques des lieux rencontrés. Comme si l'ordre alpha-bétique/-numérique de ces toponymes (Val sans retour 48.0000 – 2. 2833) pouvait (r)amener à la réalité les contours d'une cartographie par trop intime déjà. Sans le vouloir, se retrouver au cœur du triangle des Bermudes (Rivière de feu -31.8095 -66.4014). En et à la nage, re-venir/-tomber sur ses pa(ge)s. A force d'aller et venues perdre patience, aller en force vers l'inconnu. Perdre le voyage pour le but. En désespoir de cause s'en remettre à et interroger le livre, ses lieux comme autant de théories (la Montagne petit mystère, le Monticule des limites, le Never Ever Ever Tip Point ont particulièrement leur mot à dire, celui de la fin comme du commencement), d'hypothèses.


« Puis, on comprend un jour la nécessité de fracasser la boule de cristal qui nous servait jusqu'alors de boussole contre la rigidité incertaine des murs du hasard. » (Pic de l'étincelle).

Hypertextuel et analogique, Malgré les collines dépasse, à l'instar de son correspondant plastique Terra Incognita, les contingences physiques et politiques pour ne retenir que le sens et les liens (« réseau de jonctions symboliques rendant compte du potentiel parnassien et de l'impression forte du paysage ») invitant le lecteur à participer à l'aventure proposée. A entrer dans le jeu de plain-pied ou de reculer pour mieux sauter (You-Go-I-Go Point). A tracer son propre chemin (avec la liberté de le parcourir à contresens, courant et contre toute raison, à se laisser conter la légende dorée du Glacier poussiéreux, à border les côtes de ce littoral cosmique) au sein de cet univers élaboré par l'artiste et son installation//par l'auteure et son livre.


« Comment alors trouver un sens à l'existence eau cœur même de cette fiction ?  » (Ruisseau direction contraire)


Qui traite encore, de et selon. L'astronomie et l'alchimie, la géo-graphie/-métrie divine, l'hermétisme et l'éso-/exo-térisme, la philosophie et la fiction. Par induction et/ou déduction. De la dualité, de l'identité, de la perception. De la science et de l'expérience, de la croyance et du savoir, de l'illusion qu'ensemble ils forment — existences-/réalités-miroirs. De l'Un et du Tout, (in)conscient et (in)connu. De l'ignorance et de la peur. Du plein et du vide, du rayonnement fossile et de la transmutation — de ce qui est en haut/bas, de l'infiniment petit/grand. Aborde espace(s) – temps, éternité – vie et mort. Recoure à la gravité, au nombre Pi, d'or. Aux archives akashiques, aux oracles, au Yi-jing, à grands coups de devises parfois sibyllines, pour proposer un voyage introspectif, transcendant et initiatique.


« Pour le chercheur d'absolu, inventer un sens à l'immédiat semble plus salutaire que d'attendre infiniment que quelque chose se passe. » (Dans la rivière à sec).

Carte et territoire à la fois, jeu conversationnel et combinatoire, recueil d'aphorismes, casse-tête et biscuit chinois, ce fascicule philosophique et poétique aussi fin qu'ambitieux contraint autant qu'il libère la réflexion et l'imaginaire. Après Elles collectionnent des mondes (avec Catherine Tremblay) aux éditions du Renard et LE vide de la distance n'est nulle part ailleurs, déjà coédité par sun/sun et Bipolar dans la collection Les Immatériels, Véronique Béland poursuit avec Malgré les collines son travail de corrélation entre performance plastique et poétique. Un petit guide de voyage précieux qui, comme toutes les productions graphiques de la maison, a fait l'objet d'un soin méticuleux où formes et fonds se rejoignent, offrant une source inépuisable d'évocations et de raisonnements, de magie et d'émerveillement.


« sensible à l’hybridation des objets éditoriaux, sun/sun suit une ligne éditoriale « en étoile » ouverte, questionnant la notion de récit et de territoire - poétique ou géographique... »

Crédits photos © Eric Darsan, Extraits et photos de Malgré les collines © Véronique Béland, sun/sun, illustration Terra incognita © Pauline Delwaulle 2017


Mise à jour/Making-of/-real : Le cadre d'inspiration et d'illustration (de lecture de l'ouvrage et d'écriture) de cet article est aussi celui du lieu de villégiature du Général Instin dans l'épisode (1) de (G)rêve, Général(E) : Chant de guerre pour l’armée d’Instin. Une série insurrectionnelle en 4 temps publiée en collaboration et en simultanée ici par Lundi Matin et là par Remue.net tous les lundis jusqu'à ce que vie s'en suive. « Pour s’évader, passer au sud, de l’autre côté. Là où la politique, la mer et le soleil rougissent ; où le ciel et l’horizon s’élargissent, où la faune, la flore et l’espoir se repaissent après des cycles de destruction et de manipulation du réel orchestrés par la dictature ; des œillères aux œillets, entre deux bouffées de lyrisme, Instin renaît et apprend à cueillir, accueillir, la vie au grand air… » (La suite ici  et ).

A découvrir également, dans le même ordre d'idées  d'une réalité augmentée [rêve conscient et éveillé], récemment paru ou à paraître, dans le catalogue sun/sun : Noces ou les confins sauvages, de Hélène David  « - récit photographique, traversée graphique - avec un texte de Donatien Garnier, les dessins de Gildas Secretin et Alexandre Rivault au graphisme (...) un récit contemporain aux frontières du réel et du merveilleux. » Et seuls les chiens répondent à ta voix, de Tarik Noui dans la collection Chaos qui accueille également Il paraît que nous sommes en guerre, de Pierre Terzian  (dont Le dernier cri a été précieusement recueilli dans la collection Echo). « Dans un monde où les hommes ont cessé de communiquer à force de trop parler, au milieu du bruit, Tarik Noui épure le discours et propose un retour essentiel sur les traces de la voix humaine. Sa genèse dans le silence premier des cavernes. Son adresse aux dieux anciens. Sa domination sur les peuples. Son anéantissement dans le vacarme des sociétés de grandes solitudes.... »