dimanche 1 février 2015

Prog 100, Frédéric Delâge


C'est avec un très grand plaisir que j'entame aujourd'hui cette longue série de chroniques destinée à découvrir ensemble quelques très beaux volumes de cette merveilleuse maison nommée à juste titre Le Mot et le reste dont les ouvrages sur la musique, qui constituent une bonne partie du catalogue, font chaque fois sensation, unanimité et événement.

Cette série, comme je vous l'avais indiqué la dernière fois, comprendra notamment, après The LP Collection que vous avez pu découvrir en décembre, quelques titres aussi indispensables qu'intemporels parmi lesquels l'imposant Rock progressif d'Aymeric Leroy, les impressionnantes Musiques savantes I et II de Guillaume Kosmicki et, pour commencer, l'inépuisable Prog 100 de Frédéric Delâge.

C'est en 1996 que j'ai découvert le rock progressif avec l'achat dans une Fnac d'un curieux CD pour ainsi dire promotionnel intitulé Le Meilleur du rock progressif instrumental, 70 minutes de rock progressif pour 35 balles et publié par Muséa. Après m'être empressé de commander le catalogue et avoir découvert quelques raretés parmi lesquelles La Mosaïque de la rêverie du groupe japonais Pageant, ce n'est que près de dix ans plus tard que j'ai redécouvert ce courant à sa source par l'intermédiaire d'un fan de Yes et des premiers Genesis, intégré ses codes, et poursuivi de façon décousue mes investigations jusqu'à ce que ma femme, que je ne remercierai jamais assez, m'offre ce fameux Prog 100 à Noël, assorti du tome I des Musiques savantes de Guillaume Kosmicki, qui n'est pas sans lien comme nous le verrons... progressivement.


« Né en Angleterre à la fin des années soixante, expression musicale du foisonnant idéalisme de la contre-culture, le rock progressif ne se prête pas facilement à une définition exhaustive ». Dans une préface d'une trentaine de pages, Frédéric Delâge se prête néanmoins à l'exercice. Le « prog » c'est ainsi et d'abord une double « démarche progressiste » qui vise à réformer le rock, à « l'émanciper de ses racines blues » et dans le même temps à « mêler son énergie à des influences héritées ouvertement de la musique classique, du folk ou du jazz ». Conséquence directe de cette ambition, le prog c'est d'abord une structure, un format, des références, puis un son caractéristiques marqués par une virtuosité et un foisonnement aisément reconnaissables. C'est dire combien, en prog plus qu'ailleurs, tout commence et tout fini par l'écoute, ce qui fait du Prog 100, anthologie et discographie de référence, une entrée en matière idéale.

Rare Bird,Beautiful Scarlett (1969)

Sobre et direct, concis mais dense, passionné et passionnant, Prog 100 est un ouvrage très référencé, aux tonalités aussi diverses que riches, à l'image de la musique qu'il entend évoquer par sa composition et ses influences, convoquer dans ses jugements, invoquer dans ses élans. Un ouvrage cohérent, qui ne s'écarte jamais de sa ligne directrice tout en l'élargissant suffisamment pour y intégrer ses « précurseurs » les plus évidents comme ses « héritiers » les plus éloignés. Un ouvrage qui semble resserré dans son format, dans son thème comme dans son titre mais qui s'avère dès les premières chroniques plus grand à l'intérieur qu'à l'extérieur et nous fait voyager dans le temps à l'instar du très britannique Doctor Who en nous présentant de façon chronologique, de 1968 à 2014, 100 albums et autant de groupes, tous pays confondus. En bonus, à la fin de chaque chronique, l'on peut découvrir d'« Autres albums essentiels », d'autres groupes « A écouter aussi », « Et pour 100 albums et artistes de plus... » aller directement à la fin de l'ouvrage, juste avant la table des matières qui nous redonne à nouveau l'envie de parcourir l'ouvrage et de redécouvrir, avec les connaissances et l'oreille acquises, ses chroniques et sa musique.

 Jethro Tull, Thick As A Brick (1972)

Avec le recul l'on découvre ainsi que si, pour façonner son ouvrage, le journaliste et chroniqueur Frédéric Delâge a choisi comme pierre angulaire de cette architecture successivement ou conjointement minimaliste et monumentale, d'une part « l'album comme le format privilégié d'explorations parfois virtuoses » et d'autre part la filiation, c'est qu'à travers chacune de ces œuvres considérées comme autant de manifestes ou de jalons, chaque période est fortement marquée par son rapport à la précédente. Le pré-prog d'abord marqué par le rock, évidemment, le psyché et le folk, mais aussi influencé par le blues, le jazz et le classique, ces deux derniers permettant, à l'écoute, de classer très rapidement le mouvement en deux franges distinctes. Un pré-prog qui, s'il demeure encore très ancré dans son époque, n'en est pas moins aussi expérimental qu'inégal, portant à la fois les germes de sa croissance et de son déclin. L'âge d'or, marqué par les leçons de ces expérimentations, qui renforce son identité et sa cohérence. Le post-prog et néo-prog enfin qui, à l'instar du pré-prog, entre atavisme et avant-gardisme, réserve soit par un retour aux sources soit par des expérimentations plus osées encore, quelques excellentes surprises.

Egg, The Civil Surface (1974)

Ainsi, au-delà des groupes emblématiques, de King Crimson à Steven Wilson en passant par Genesis, Mike Oldfield, Jethro Tull, Pink Floyd, Yes, j'en passe et des meilleurs, par-delà leur maîtrise d'instruments mythiques, de l'orgue Hammond au Moog en passant par tous ceux du répertoire classique ou de la world music, ce qui frappe par-dessus tout à la lecture de cet ouvrage et de cette musique, c'est l'étendue et la complexité des liens tissés, autrement dit l'intertextualité, qui relie cette musique si particulière au sens, à l'histoire, à la connaissance et à la pratique de la musique en général. Toutes choses que je ne manquerai pas de développer lorsque nous aborderons les Musiques Savantes. Pour le reste Prog 100 m'a permis d'aller plus loin dans ma connaissance des quelques grands groupes évoqués et d'en redécouvrir quelques autres que je croyais connaître. Marillion que j'avais jusqu'ici en horreur, Kansas que je ne connaissais que par son single Dust in the wind et Anathema par une reprise bien sentie du Copycat de Lacrimosa, ou encore Opeth qui restait pour moi un groupe de death métal et qui se sont respectivement fait connaître par le rock progressif ou converti à lui. Et puis d'en découvrir de bien plus nombreux parmi lesquels Amon Düül II, Gentle Giant, ou encore Grandaddy. Sans compter tous ceux à venir car, autant vous le dire, ce n'est pas 100 albums et groupes que le Prog 100 nous propose de découvrir mais, à travers ceux-ci, respectivement plusieurs centaines et plusieurs milliers, qui sont autant de chemins transversaux encore à parcourir et que, pour mon plus grand plaisir et le vôtre je l'espère, je n'ai pas fini d'explorer.

 Edge, Suction 8 (1986)

Né de l'influence musicale devenu héritage de « l'école de Canterbury » et de la résonance protestataire du « Rock in Opposition » que j'ai également découverts ici, c'est peu dire que le rock progressif a encore de beaux jours devant lui. Et s'il fut effectivement victime des « valeurs du matérialisme et du cynisme décomplexés » et de la « désespérance sociale », accusé successivement d'idéalisme ou d'opportunisme et, tour à tour, de concevoir une musique savante et élitiste ou de se fourvoyer dans le rock et la pop FM, il a su maintenir ses liens avec la notion d'exigence et d'expérimentation et demeurer fidèle à ses idéaux progressistes, se perpétuant à travers ses groupes encore existants, allant puiser pour mieux se renouveler dans les genres qui ont suivi son apogée, dans la cold-wave et la pop, le métal et l'électro, l'atmosphérique et l'idm, influençant de nombreux autres courants et une scène aussi vive que virtuose vers laquelle le Prog 100 constitue une porte à la fois sûre et largement ouverte. Une expérience que l'on peut prolonger grâce au site de Frédéric Delâge : RockProg Etc.

Grandaddy, The Sophtware Slump (2000)

Quant à moi je reprends mes lectures et écoutes, et vous retrouve très prochainement pour la suite de cette série destinée à découvrir ensemble quelques excellents ouvrages publiés par Le mot et le reste dont vous pouvez retrouver l'impressionnant catalogue ici et, à travers eux, différents courants musicaux, leurs caractéristiques, ainsi que les liens qui les unissent. Mais avant de nous aventurer plus loin encore dans les contrées ouvertes par le Prog 100 de Frédéric Delâge avec le Rock Progressif d'Aymeric Leroy, je vous invite dans une dizaine de jours à un autre voyage sur les terres, cette fois, de l'inénarrable et nigmatique Enig Marcheur paru chez le fantasque et fantastique Monsieur Toussaint Louverture.

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