mercredi 24 janvier 2018

Hors site — Saisons 4&5 : Etaumne 2017

«  Mis en consultation à l'automne dernier par le ministère de l'Ecologie, le guide de réutilisation hors site des terres excavées en technique routière et dans des projets d'aménagement vient d'être publié. Elaboré par le BRGM et l'Ineris, ce document « expose les règles de l'art et les modalités sous lesquelles certaines terres peuvent être réutilisées dans une optique de développement durable, de protection des populations et de l'environnement », indique le ministère. Il est issu des échanges d'un groupe de travail sur la thématique de la réutilisation des terres excavées, mis en place en 2009.

Il commence par rtappeler que les terres excavées ont le statut de déchets et que leur gestion en dehors de leur site d'origine sera réalisée conformément à la législation applicable aux déchets, notamment en ce qui concerne les modalités de traçabilité et de responsabilités. Ainsi, conformément à l'article 541-2 du Code de l'environnement, tout producteur de déchets est responsable de leur gestion jusqu'à leur élimination ou valorisation finales. »

(Caisse des dépôts des territoires, Rubrique Environnement - Energie - Transports Habitat - Urbanisme - Paysage).


Hors site saison 4&5. Qui (é)tonne, été qui s'installe, indien et cowboy à la fois, se faufile entre causses (perdus) et déserts (solitaires), contraste entre nuits (froides et noires, étoilées ou lunaires, sans pollution nocturne aucune) et jours de lumière (roides et clairs, sans nuage ni ombre, aux paysages renouvelés), glisse sur et via routes et cols, hameaux et vill(ag)es, terres et mers et vallées vers un automne aux allures d'hiver, s'y sou-/ab-strait, agglomère pour mieux s'emporter, se laisser dérober/retomber sur ses pieds, se dé-lasser/-lester. Dis-/Ap-paraître. Entre-deux : ports d'attache/bâtiments solides et mouvants. Où, long court, se posent. Questions et réponses, actions et réflexions tout-en-un. Geste engagé, poélitique à mi chemin. Liberté conditionnée sous- mais a-vide, pleine et entière comme une pierre. Qui roule d'(in)édits en revues, de rencontres en perspective(s), de livres en films, le froid aidant. Qui claquent et clapent et sourient et parlent. Des animaux, des droits civiques, d'aventure, d'écriture, de mythologie, de folie et d'acouphènes, de musique, de science-fiction et de fantastique. Du pourquoi et du comment. De tout ce qui se v(o)it, s'entend, se crée, s'écri-e/-t, se li-e/-t.

D'ici vers ailleurs,
Quelques contenus que j'ai eu le plaisir de produire :


20 septembre : seconde contribution et première note de lecture sur Sitaudis  Notes de Voix, d'Anael Chadli, préfacé par Marie Cosnay, Approches éditions. Sortie mai 2017. « Voi-es/x, comme en écho, vois : ce qui s'avance, se dessine, sans entendre encore d'où (pro)viennent ces Voix (…) Du lisible au visible, de la page noircie au bruit blanc, synesthésie plus que cénesthésie d'un corps espace-temps (…) Dans le fond(s), Notes de Voix demeure, en soi et pour soi, un(e) geste poétique, syn-a>o-ptique, persistance rétinienne d'un monde réversible (jeu de Khasar, de lettres et du dictionnaire)…. » Lire l'intégralité de l'article sur Sitaudis.

25 septembre : première contribution à La vie manifeste — Poreuse, de Juliette Mézenc, préfacé par Marie Cosnay, publie.net. Sortie le 06 septembre 2017. « Il (y) est/hait. Il y a. Là, « quelque chose de lumineux et de tuant. » Des visages Camus de La Peste et de L’Etranger. Des corps migrants, refoulés, échouant aux por(t)es de la peau. Ici la rencontre avec soi/l’autre comme autre n’est jamais rencontre que d’une image, endoréique et exotique, mutante et fantasmée, collante et décalée. Qui touche, marque. Du sceau de l’expérience au seuil de La Nausée. Là, le malentendu règne, existentiel plus qu’essentiel. Passe par la vue, le toucher, s’impose et se superpose. On ne s’y baigne qu’en border, de peur de sombrer... »

1er décembre : contribution à Poezibao (Note de lecture) Fantasqueries, Jean-Pascal Dubost, Ed. Isabelle Sauvage. Sortie novembre 2016. « Un petit recueil d'une dizaine de ''poèmes en bloc'' dont chacun est fait pour être soufflé à haute voix selon la méthode ''spirométrique'' explicitée en avant et amont, re-prenant/-donnant souffle au suivant (…) pour former la matière d'une poli-anthologie, d'un florilège qui éclot sur la feuille noircie et pétille sous une langue fleurie. »
Lire l'intégralité de l'article sur Poezibao.

08 décembre : contribution à remue.net (on a lu, lisez donc) Jusqu'à la bête de Timothée Demeillers, éditions Asphalte. Sortie le 31 août 2017. Finaliste du prix Hors-Concours. « Précis dans le fond comme dans la forme, Jusqu’à la bête est le récit nécessaire et implacable, sans fausse pudeur ni injonction morale, in vivo et invivable d’un meurtre perpétré, connu d’avance et omniprésent, mais occulté partout (si ce n’est par tous et toutes, du moins nombreuses et nombreux) : celui des bêtes, celui de l’individu qui le commet (ici le narrateur) et celui de (on l’apprendra à la fin du roman)... »


D'ailleurs vers ici,
Quelques événements auxquels j'ai eu le plaisir d'assister :

Juin 2017 : Hors concours : Membres du jury de professionnels dans le cadre de la seconde édition du prix Hors Concours pour la seconde année consécutive. Choix des cinq finalistes puis du lauréat parmi les éditeurs et auteurs participants. Des titres connus et chroniqués (Marx et la poupée de Maryam Madjidi chez Le Nouvel Attila, La femme brouillon d'Amandine Dhée à La Contre Allée qui a remporté le prix) pour une partie ou découverts dans ce cadre (Jusqu'à la bête de Timothée Demeillers – voir plus bas).

26 octobre : Rencontre avec Pierre Terzian animé par Philippe Guazzo à la librairie Le Comptoir des mots pour la sortie de son roman Le dernier cri. Une belle soirée riche en rencontres et échanges. Grâce à Philippe Guazzo, qui a su animer avec brio et faire lui aussi, évidemment, le lien avec Debord. Grâce à Pierre Terzian qui a traversé l'Atlantique à cette occasion pour évoquer le livre et toutes ces questions. Grâce à sun/sun qui, depuis sa création, sait, toujours davantage « allier le fond et la forme et faire advenir le sens » – Avec en bonus des badges de (et à) caractère(s).


3 et 10 novembre : Inauguration de l'exposition « Corps de lettres » et Soirée Dithyrambe consacrées à Anael Chadli. Organisées par Dixit Poetic, La porte des secrets et la Médiathèque de Monterfil. Animés par Jean-Pascal Dubost et Blandine Conan (La Cave de Merlin). L'occasion d'entendre et de voir le poète et plasticien Anael Chadli, à travers une formule associant conception et dégustation de cocktails et de poésie, incarner oralement et physiquement ses Notes de Voix et de découvrir in situ et de visu ses Voix et autres paysages d'écriture.

Jusqu'au 7 janvier 2018 : Jack London dans les mers du sud, Vieille charité de Marseille. « Une sélection d'oeuvres majeures, issues des collections du MAAOA et de grands musées spécialisés dans les Arts Premiers, sera présentée aux côtés des objets rapportés par Jack London lui-même [illustrant] son voyage dans les mers du Sud entre 1907 et 1909 à bord de son voilier le Snark, en compagnie de sa femme Charmian. » Une invitation au voyage réel comme imaginaire, dépaysante et inspirante.

Jusqu 'au 14 janvier 2018 : Hip Hop : Un âge d'or, [MAC] de Marseille. Une très riche exposition permettant d'entrevoir « Depuis les premières block parties du Bronx jusqu’à l’âge d’or marseillais (…) la formidable énergie et l’inventivité des DJ, des maîtres de cérémonie, des graffeurs et writers, des break dancers et de leurs crews » à travers de très nombreux supports (audios, vidéos, textes, images, photos) dont certains inédits et de nombreux originaux. Là encore, une source de (re)découvertes et d'inspirations inépuisable, dans le domaine graphique que musical, politique et poétique.


Ici et là,
Quelques bribes de lectures/chroniques/écrits Hors site :

LU La moitié du fourbi n° 5, mars 2017, Noir, et ce n'est pas la nuit. Sortir du silence, briser les sceaux avec et autour de sept contributions parmi lesquelles celles d'Angèle Paoli et de Thomas Vinau, dédiées à Guillevic auquel la m/f dédie/emprunte le titre de ce numéro. Raisonner dans l'obscurité. De la pierre mur-/tomb-ale au monument de San José consacré au Black Panther Salute de Carlos et Smith au beau portrait en creux de Nick Cave, entre fiction et prescience, par Anthony Poiraudeau. De l'expérience grotTesque, belle et ess-/exist-entielle de Romain Verger aux Chambres noires tout en imago d'Hélène Gaudy, qui rappellent les out-re-tombe/rages instiniens (poke le portrait original du Général Instin). Des sensibles entretiens de Zoé Balthus et Ryoko Sekiguchi A l'ombre de Tanizaki aux rapports de Frédéric Fiolof à la tauromachie (Leiris inside).Du magnifique, ép-/poét-ique, texte de Hugues Leroy (« il sait que les hommes tâchent la nuit, car les hommes sont créatures de sens. ») à l'œil oulipien et nyctalope de Ian Monk (Queval, Queneau, Roubeau et Le Lionnais outside). Du hors monde (inside & outside crane) Vanderhaegheien qui résonne toujours plus (« peu importe au fond ce que ces mots veulent dire, son attrait est pour ce qu'ils ''font'' ; écrire dans le noir, donc ») aux échos du Vide de la distance de Veronique Beland (chez sun/sun). Telles sont les nouvelles percées de ce nouveau numéro de la m/f Littérature & appels d'air et encore, Ce n'est pas la moitié du fourbi !) qui hésite entre l'ombre et la lumière jusqu'au terrifiant bilan mortuaire qui fait glisser le suaire d'une année de politique sociale en France, par Charles Robinson.

LU La moitié du fourbi n° 6, octobre 2017, Bestiaire. Déblatt-errer avec Frédéric Fiolof du grégarisme anarchique, de la proximité et de l'étrangeté des commensaux, cafards et chats, avec Anthony Poiraudeau. Des mythes avec Zoé Balthus, de l'intérieur vers l'extérieur et vice versa, de chez soi au Musée de la chasse avec l'étrange performance d'A.Poincheval suivie par Joy Sorman et interrogé.e.s, notamment sur la notion d'espace, par Hélène Gaudy. De la nature et la culture, de l'acquis et de l'inné, du travail de copiste à la chasse ou encore du végétarisme avec Coline Pierré et ses Animaux moches. Découvrir l'hallucin-é/-ant texte de Danièle Momont, La terrible affliction de Hugues Leroy, L'obsédante Instruction pour la bête d'Amandine André. Retrouver tout cela dans cette sixième, réflexive et érudite, génération de la m/f, particulièrement spontanée et portée par le thème du Bestiaire. Qui permet un large survol, de profonds piqués, et une vaste exploration, personnelle et actuelle, par ses auteurs et autrices, poètes ou universitaires, de leur rapport à cette animal-/human-ité plastiquement envisagée par Dominique Quélen, magnifiquement illustrés par Ernst Haeckel, mise en lumière par Charles Freger et sur lesquel.le.s plane l'ombre de l'abécédaire de Deleuze et de Derrida.


LU Guide de survie pour le voyageur du temps amateur, Charles Yu, traduit par Aude Monnoyer de Galland, Editions Aux forges de Vulcain. Sortie le 22 septembre 2016, et le 07 septembre 2017 chez Folio SF. Beau et captivant, drôle et nostalgique, ingénieux et intelligent, aussi malin que Charles Yu (l'auteur et son narrateur) qui le fait (le malin et le livre) – suffisamment pour s'en sortir autrement que par les pirouettes et traits d'esprit qui criblent, toujours avec bonheur et virtuosité cela dit, le récit – ce fantastique, saisissant et désormais incontournable roman de SF constitue également au fil des pages une remarquable, profonde et poignante évocation du temps, de l'existence, et de la fiction qui leur donne sens ou vie. Quelque part entre Interstellar, Fringe, Paycheck, la troisième saison de Twin Peaks et La jetée, ce « livre sorti de nulle part » en grand format aux Forges de Vulcain il y a un an existe également en poche chez Folio SF depuis tout juste deux mois déjà, dupliqué à des milliers d'exemplaires à vous procurer sans plus tarder !


VU en série : Stranger Things, saison 2. Retour à Hawkins. Les enfants grandissent. Les monstres aussi, qui se multiplient. Sans répit, on reprend l'histoire où on l'avait laissée (du côté de l'upside down qui suinte de partout), retrouve tous les ingrédients, les codes et l'humour (de la première saison), avec en sus une structure très proche des suites des films des années quatre-vingt (Alien & cie). Twin Peaks, saison 3, épisodes 3 à 18. Quand on pouvait croire qu'elle se poursuivrait comme elle avait commencé (en proie aux flammes et à une certaine consternation, comme je le disais dans le précédent Hors site) la saison prend (après un détour par un clip fantastique et synthétique à la Raoul Sinier) rapidement un tour singulier (et sa vitesse de croisière) à grand renfort d'humour (noir), clins d'œil, scènes d'anthologies et performances d'acteurs, pour le plus grand plaisir des adeptes de la série, birth again et (re)convertis. Où l'on retrouve un Lynch plus sombre mais aussi plus lumineux en la personne de Dale Cooper, d'Albert, et de Gordon qu'il incarne avec une sensibilité accrue. Un pari et un pactes réussis qui, vingt-cinq ans après, se concluent (anyway). ReVU : Twin peaks : Fire Walk with me. Préquelle de la série sorti en 1992, qui permet de découvrir pas à pas, quasi heure par heure, les derniers jours de Laura Palmer. De comprendre et de préciser sous d'autres angles, un jour et une nuit non moins propice, mais autre, les tenants et aboutissants, de l'intrigue.

VU Hidden Figures, Theodore Melfi, 2016. Adapté de l'ouvrage de Margot Lee Shetterly, un biopic passionnant sur Katherine Johnson, ici interprétée par Taraji P. Henson, femme et ingénieure noire calculatrice pour la Nasa, qui a hautement contribué à l'envoi du premier vol habité américain à une époque où la conquête des droits civiques (partager la machine à café ou les toilettes) s'avère plus difficile que celle de l'espace. On regrettera juste d'apprendre que la scène la plus poignante – l'intervention/caution d'un homme blanc révolté (Kevin Costner) – ait été inventée pour les besoins (?) du film. Selma, Ava DuVernay, 2014. L'histoire de la célèbre marche initiée par le Doctor Martin Luther King, ici incarné par David Oyelowo, en vue de faire abroger les multiples obstructions au vote des noirs dans les états du sud. La mise en scène d'un épisode isolé mais emblématique et, là encore, nécessaire rappel d'une illégale mis réelle et pas si lointaine ségrégation à travers les négociations et confrontations avec le président, la surveillance et les manigances de J.Edgar, les violences et meurtres commis par la police et les racistes, les menaces et assassinats de noirs et blancs. Bonnie and Clyde, Arthur Penn, 1967. Avec Faye Dunaway et Warren Beatty. Sexy, provoquante, séduisante, drôle et subversive, l'histoire emblématique menée à bout de souffle par deux acteurs qui crèvent l'écran, campent avec justesse, la sensibilité, faiblesses et naïveté, l'échappée belle, tragique et désespérée de deux icônes attachantes d'une Amérique aussi vaste que mesquine. Le jeu des acteurs, celui de la caméra, les témoignages entrecoupés de scènes de poursuites rythmée par la musique, rappellent celles de Pierrot le fou, sorti deux ans auparavant.  


VU Une femme est une femme, Jean-Luc Godart, 1961. Dans la foulée du précédent pour les raisons sus-citées et sans pouvoir décoller de l'écran un instant. Addictif et déjanté, fascinant, coloré, survitaminé, ludique, vif, touchant, hyper référencé et hilarant. Ecrit, filmé, réalisé, interprété avec brio par les potaches personnages de Belmondo et Briali, menés par le bout du nez et de loin avec l'inépuisable Anna Karina. Culte, à voir absolument. Annie Hall, Woody Allen, 1977. Drôle, bavard et rythmé, insupportable et captivant, à l'image de son réalisateur, narrateur et personnage principal. Une belle histoire sous forme de nouvelle qui entraîne le spectateur dans une boucle attachante. The Master, Paul Thomas Anderson, 2012. Cinq ans après There will be blood, (voir Hors site saison  2) Joachim Phoenix campe, à travers un jeu époustouflant, un personnage trouble confronté à de plus déments que lui, fondateurs et membres d'une secte (clairement inspirés de Ron Hubbard et de la scientologie) incarnés par Philip Seymour Hoffman et Amy Adams (Arrival, voir Hors site saison 1). Indescriptible, beau, fou et troublant ((I'd Like to Get You on a) Slow Boat to China...). Birdman (or the Unexpected Virtue of Ignorance), Alejandro González Iñárritu, 2015. Avec Michael Keaton, Emma Stone, Edouard Norton. Là encore une très belle performance d'acteurs et actrices. Entre mythe et réalité, la folie et l'humanité, la grandeur et la décadence, la démesure et l'absurdité du milieu hollywoodien qui vient se frotter au théâtre via une adaptation de Raymond Carver. Où l'on retrouve la mégalomanie et la drôlerie d'A Midwinter's Tale de Kenneth Branagh, en plus barré.  

VU également Volver, Pedro Almodóvar avec Penélope Cruz. Un très beau film, à la fois dramatique, drôle et touchant, de ces trop rares films à passer haut la main le test de Bechdel. Idem de Juno, Jason Reitman sur un scénario de Diablo Cody, 2007. Happy, hippie, hipster, le road trip d'une adolescente enceinte mené par une Ellen Page en forme(s). Un film frais avec de vraies questions dedans. De Scream 1,2,3, Wes Craven, 1996, 1997, 2000. Avec Neve Campbell. Qui revisite et interroge de surcroît, même pour rire même pas peur, les codes des slash movies, suites et trilogies. Au contraire de Snatch, Guy Ritchie 2000. Une histoire de petites frappes qui se la racontent, pour le plaisir de l'intrigue et d'un beau panel d'acteurs qui s'en donnent à coeur joie. De Moonlight, Barry Jenkins, 2016. Avec notamment Mahershala Ali, Trevante Rhodes, Ashton Sander. La vie et trajectoire d'un homme confronté à sa condition, à son milieu, à son homosexualité, son parcours pour devenir lui-même, filmé tout en retenue, en ellipse, sans pathos, mélo ou voyeurisme. De Lucky, John Carroll Lynch, 2017. Avec Harry Dean Stanton, David Lynch et une tortue. Une fable drôle, tendre et touchante, sur la vie, son sens et sa fin. Attendu(e) et inattendu(e) à la fois, marqué par quelques morceaux d'anthologie (a tortoise, not a turtle). 12 jours, Raymond Depardon, 2017. Où le réalisateur et photographe laisse dialoguer l'institution judiciaire et les fous qui lui sont présentés. Une belle réflexion sur l'existence mais aussi, quand on y pense, sur l'aspect normatif de la langue.

ENTENDU Samaris, Hljóma Þú (2011, autoproduit), Stofnar Falla (2012, One Little Indian Records) : au gré de deux EP impeccables repris dans un premier album éponyme, Samaris (2013), le trio islandais d'electronica fait une vaste place à la matière, aux nappes basses et feutrées (Þórður Kári Steinþórsson), étendues sur lesquelles glisse une clarinette (Áslaug Rún Magnúsdóttir) marquée, ciselée, martelée avec précision par un chant (Jófríður Ákadóttir) en islandais inspirés par des poèmes du 19ème. Un son parfois très 90's, avec des incursions lounge, trip hop, jungle, des mélodies obsédantes (Hljóma Þú, Góða tungl, Vöggudub, Ég Vildi Fegin Verða) qui tendent vers l'ambient avec Silkidrangar (2014).  London Grammar, Metal & Dust (EP) repris dans l'album If you wait (2013). Avec son piano délicat, son chant profond à la tessiture étendue (Hannah Reid), son clavier et ses percussions soutenues (Dominic « Dot » Major), et surtout sa guitare (Dan Rothman) entre reverb/delay, pédale d'echo à la Chris Isaak dont le groupe a par ailleurs (Album BBC Radio 2: Sounds of the 80s) interprété le Wicked Game, London Grammar affiche une morphologie qui se rapproche davantage des grands espaces et de la Californie, y compris dans sa somptueuse reprise du Nightcall de Kavinsky. Trio encore, electronica et trip pop toujours, pop plus accentuée (l'entêtant Hey Now, l'incontournable Wasting my young years) et plus mainstream, London Grammar affiche également une tendance s(a)oul(e) qui se renforce à l'écoute de leur second album, Truth Is A Beautiful Thing (2017). Mais aussi Arlt, dont les chansons –  le son, le chant, la guitare, l'humour et la poésie – nous ont accompagné sur les routes toute cette fin d'été et dont je vous reparlerai probablement dans un article dédié.


Et toujours, in situ :

CHRONIQUES :

 
Farigoule Bastard
, Benoit Vincent, Le Nouvel Attila. Sortie le le 16 avril 2015. « Sans repos ni répit, Benoît Vincent ellipse, instine, instille, intime, ellipse et slam et numère et panache, se manifeste, s'ituationniste et s'incarne dans un Farigoule Bastard qui se transhume, se déclame, instruit pour la prise d'âme. Avec lui, partage le contenu de sa biasse (« Je prends un abricot. — Va. »), en compagnon rompt le pain quotidien, lui offre un peu de speck (« comme une tranche de jambon fumé comme Je t'aime ») ouvre pour l'occasion et l'amitié sincère une bouteille de vin nu...».
Lire l'intégralité de l'article ici.

La ville fond, Quentin Leclerc, Les éditions de L'Ogre. Sortie le 7 septembre 2017. « Comme un blanc de mémoire, comme un bruit. Que fait la ville qui. Fond dans le lointain qui. Fait que tout change alentour. Effet papillon dont les battements retentissent, surprennent, entraînent. Vers le vide et un silence chargés. Comme un blanc de mémoire [un trou], comme un bruit. Provoqué par l'absence du théâtre des opérations, de la peste, de la quarantaine à laquelle sont soumis le héros et son autre – appelle-moi choléra – qui cherchent à atteindre cette ville... »

Les acouphènes, Elodie Issartel, Le Nouvel Attila. Sortie le 21 septembre 2017. « Réaliste, poétique, casse-gueule et terriblement juste, Les Acouphènes est un saisissant, obsédant et hypnotique conte pré-apo à dormir de boue. Qui (d)écrit et dessine avec grâce, puissance et virtuosité un monde aux hommes rares, aux enfants sauvages (...) Un roman borderline efficace et audacieux, qui marche sur les yeux... »

Les Métamorphoses, Ovide, Marie Cosnay, Les éditions de L'Ogre. Sortie le 5 octobre 2017. « Lire Ovide dans le texte, ou comme si. Voir son influence dans l'œuvre de sa traductrice, et l'influence de celle-ci dans la traduction. Leurs confluences, points de jonction. Entendre combien la langue, orale et vive, est agile à transmettre l'écrit et l'écho. Sentir combien la puissance de l'écriture contemporaine et l'audace de l'édition indépendante sont aujourd'hui les plus à même de goûter tout cela, de toucher, de transmettre et d'émouvoir... »
NOTA BENE (nouvelle rubrique) :



L'instant décisif, Pablo Martín Sánchez. Traduction de Jean-Marie Saint-Lu. La Contre Allée. Sortie le 22 septembre 2017. « Avec la verve, l'humour, l'amour des contraintes littéraires et la liberté de ton que l'on avait pu découvrir avec Frictions, Pablo Martín Sánchez prête voix, vues et intentions, espoirs et désespoir, aux gens, animaux et objets contemporains de cette Transition démocratique espagnole pour former l'espace d'une journée (...) le théâtre miniature d'un page turner politique aux images organiques aptes à faire revivre au lecteur, à la lectrice, le quotidien tendre ou rigide, réel et réaliste, des hommes et femmes contemporain·e·s de l'événement. Un roman choral plus actuel que jamais... »
Lire l'intégralité de l'article ici.

Le dernier cri, Pierre Terzian, sun/sun, collection echo. Sortie le 14 septembre 2017. « Second roman de Pierre Terzian et premier roman de rentrée des éditions sun/sun, Le dernier cri prolonge le questionnement, la perspective d'une radicalité et le désir de construire ensemble de son précédent opus Il paraît que nous sommes en guerre (...) Roman post-moderniste sur le post-art, avec en exergue une citation du Chômage Monstre d'Antoine Mouton (dont Le metteur en scène polonais et Imitation de la vie s'attachent eux aussi, à leur façon, à déconstruire l'art à travers ses milieux), Le dernier cri est un bûcher des vanités lucide, cru et efficace (...) un objet dérivé que l'on s'arrache... »
Lire l'intégralité de l'article ici.
L'Anglais volant, Benoît Reiss, Quidam. Sortie 21 septembre 2017. « Un livre beau et surprenant, aux racines profondes et à l'humanité contagieuse (...) De ce(s) titre(s), livre(s), événement(s), personnage(s) improbable(s) vers le(s)-/au(x)-quel(s), l'on t-/r-end d'autant plus hommage après que le doute ait cédé devant la curiosité (...) A son rythme, à son allure légère, à son humeur lunaire, L'Anglais volant débarque et nous embarque à la rencontre des paysages de Fayrolle, de ses reliefs et de sa végétation, de ses habitants, de leurs rapports à la religion et à la morale, de leur hospitalité, de leur quotidien et de leur(s) histoire(s) (...) Ingénu et ingénieux, poétique et lumineux, L'Anglais volant de Benoît Reiss est un roman vif et délicat comme un nuage de thé dans le lait... »
Lire l'intégralité de l'article ici.

Imitation de la vie, Antoine Mouton, Christian Bourgois. Sortie le 24 août 2017. « Une Imitation de la vie qui serait une imitation de roman qui serait une imitation de la vie. Comme s'il s'agissait de chercher, dans la vie comme dans l'art, comment ne pas faire en faisant. D'affirmer dans le même temps – aporie ou sagesse – leur caractère indéfini-/saisi-ssable. (...) En attendant peut-être le roman poétique qui (r)allierait ce goût du jeu et du récit à la dense puissance de ses recueils (Chômage Monstre ou Les Chevals Morts  (...) Un petit théâtre de la cruauté mis en scène par un auteur aussi talentueux que touchant de sincérité, qui aime à s'enfermer derrière les codes pour mieux les casser... »
Lire l'intégralité de l'article ici.



En vous souhaitant à toutes et à tous une très belle année 2018 pleine de réel, de soleil et de paysages, de lectures, de liens, de voix et de visions !

Photos © Eric Darsan
Contenu des livres/films/sites extraits/capturés/photographiés/extraits © Editeurs et créateurs cités.

Les photos du Guide de survie pour le voyageur du temps amateur de Charles Yu et d'Imitation de la vie d'Antoine Mouton ont été réalisées sans montage (mais avec un écran).

lundi 15 janvier 2018

Nota Bene : Imitation de la vie, Antoine Mouton

Analys(t)es, prophéties, faux-semblants et vraie(s) mauvaise(s) foi(s), mises en abîme de l'écrit et en(-)scène de la vie quotidienne. Où l'histoire cocasse de la rencontre d'un couple de psychologues introduit un autre récit : celui du manuscrit autobiographique d'un patient commun et disparu qui constitue l'essentiel de cette Imitation de la vie, second roman d'Antoine Mouton après Le metteur en scène polonais sorti le 24 août 2017 aux éditions Christian Bourgois. 
Une Imitation de la vie qui serait une imitation de roman qui serait une imitation de la vie. Comme s'il s'agissait de chercher, dans la vie comme dans l'art, comment ne pas faire en faisant. D'affirmer dans le même temps – aporie ou sagesse – leur caractère indéfini-/saisi-ssable.


« Dans mon mail, j'ai voulu aller vite alors je n'ai pas utilisé de ponctuation. Il était furieux après moi, c'est un grammairien, tu sais. Il m'a dit que, que je me comportais comme une émeutière et et que je n'avais de respect pour rien. Il m'a tellement emmerdée avec ça que j'ai prétendu que je n'avais plus toutes les touches sur mon clavier. Et je ne sais pas pourquoi je t'ai menti à toi aussi. Tu es content ? »

Réflexif et intertextuel, avec un art du dialogue très nouvelle vague et pour toile de fond les insolites et saisissantes productions du cinéma expérimental (entre found footage et diary film, La cabale des oursins de Luc Moullet et la Lettre d'un cinéaste à sa fille d'Eric Pauwels – « un film qui en contient cent »), le fantastique, les souvenirs d'enfance ou des préoccupations très actuelles comme la montée de l'extrême droite, Imitation de la vie est un roman initiatique à tiroirs.

« La voie était trop étroite, prétendirent-ils. Elle l'était devenue (…) Bien vite il y eut d'autres incidents de ce type, de plus en plus fréquents, dans toutes les rues de Setrou. »

A travers une succession indénombrable de reflets, d'échos et d'abduc- et incep- tions (personnages, relations et situations, analyses et réflexions sur la narration), Imitation de la vie offre une débauche d'ébauches de romans, cultive jusqu'à l'absurde, non le vraisemblable, mais la possible et réaliste incongruité du quotidien à grands coups de théâtre, de dyslexie, jeux de mots, malentendus, lapsus et non-dits qui tiennent et malmènent l'histoire et la réalité. 

 « “Faire semblant peut sauver”, me disais-je (...) Imiter n'est d'aucun secours. 
Dans “imitation de Jésus-Christ, il est écrit : “celui qui me suit ne marche pas dans les Ténèbres.”
“Il s'y assoit”, ajouterais-je. »


En attendant peut-être le roman poétique qui (r)allierait ce goût du jeu et du récit à la dense puissance de ses recueils Chômage Monstre ou Les Chevals Morts, c'est un autre travail que l'on découvre ici, pièce particulière – en-plus  – d'une œuvre qui ne s'y réduit pas, mais rejoue ses thèmes – le travail, le chômage, l'amour, la vie, la liberté, la folie et l'art de/pour concilier le tout, l'identification et l'intime (« ils auraient été négligents, voire méfiants », « nulle confusion possible dans son esprit entre le travail et la vie », « on confond tout le temps l'amour et la souffrance ici »).

« Nous réagissions chacun à notre manière à la découverte d'une pièce-en-plus. Entrer et se laisser fasciner jusqu'à ne plus pouvoir sortir n'était pas inéluctable. »

Un petit théâtre de la cruauté mis en scène par un auteur aussi talentueux que touchant de sincérité, qui aime à s'enfermer derrière les codes pour mieux les casser, pose la question du pourquoi du roman à travers celle du comment, convoque à ce banquet tous ceux pour qui, à l'instar de Proust, « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature. »

Pour aller plus loin : Antoine Mouton était l'invité de la Librairie Charybde pour le lancement du livre, vous pouvez (ré)écouter l'intégralité de l'enregistrement ici  et (re)découvrir la note de lecture de Marianne Loing là.

Crédit photo : (CC) Eric Darsan - photo réalisée sans trucage ni montage (mais avec un écran).

mercredi 20 décembre 2017

Mutatis mutandis : Les Métamorphoses d'Ovide, traduit par Marie Cosnay

Lire Ovide dans le texte, ou comme si. Voir son influence dans l'œuvre de sa traductrice, et l'influence de celle-ci dans la traduction. Leurs confluences, points de jonction. Entendre combien la langue, orale et vive, est agile à transmettre l'écrit et l'écho. Sentir combien la puissance de l'écriture contemporaine et l'audace de l'édition indépendante sont aujourd'hui les plus à même de goûter tout cela, de toucher, de transmettre et d'émouvoir. Ce qu'elles peuvent faire et laisser entrevoir dans le domaine classique et antique.

Divines, humaines et fauniques, faisant la part belle au(x) sens et à l'imagination, oniriques, belles et pures : telles sont Les Métamorphoses d'Ovide, traduit du latin par Marie Cosnay et publiées par les Editions de l'Ogre le 05 octobre 2017.


Chaos & Création, Deux ex machina, l'homme et les quatre âges du monde. Hors l'or, ô/au(x) dieu(x) revient le soin de faire de la place à d'autres créatures (des nymphes, des faunes, des satyres, des sylvains des montagnes), à la nature de changer la nature. Au commencement, rien ne se crée tout se meu(r)t, se transforme, et demeure. Le Déluge, contre(-)nature, se déchaîne (« les dauphins vivent dans les forêts, se jettent aux plus hautes branches, cognent et bousculent les troncs ») puis le monde revient et son survivant, sa survivante, réalisant que « les oracles religieux ne commandent jamais d'actes barbares » [on est loin d'Epicure comme de L'Ancien Testament], mettent la main à la pâte.

Les métamorphoses (s')enchaînent, animales, végétales, minérales, peines et/ou subterfuges selon celui ou celle qu'elles prennent, saisissent, et comment elles sont prises — « Que va-t-il faire ? Rentrer à la maison, au palais royal, ou se cacher dans les forêts ? La honte empêche ceci, la peur cela. Il hésite et ses chiens le voient. » (Livre III, Actéon). Nul répit ici, et maints trépas. Mais parce que les dieux demeurent joueurs, à la fois sages et capricieux, qu'il y a du divin et de l'humain en eux (et vice versa) rien n'est jamais joué : pour le pire et le meilleur, les anciens atours, recouverts des nouveaux, peuvent être recouvrés, du moins renouvelés (ainsi Protée, ainsi Erysichthon) ; et l'oiseau, corbeau, corneille, autour, retomber sur ses pieds.

« D'or est né le premier âge et sans chef,
de lui-même, sans loi, il respectait la foi et le droit.
Ni peines ni peurs, on ne lisait aucune parole menaçante
sur le bronze gravé, la foule suppliante ne craignait pas
le regard de son juge, on était sauf, sans chef. »
(Livre I, Les quatre âges du monde)

 
Dès l'Or, un monde nouveau naît sous nos yeux. Des noms, (re)connus (Mercure, Europe et Thèbes) ou perdus, pour un temps seulement (Narcisse et Echo), rejoignent la postérité, qui seront déclinés à l'envi pour les siècles des siècles, célébrés par la musique (Benjamin Britten), la peinture (déjà la nature imite l'art qui imite la nature — « Tels les corps nus des Amours peints sur les tableaux, tel il est »), la littérature (Pyrame et Thisbé, par Shakespeare) ou encore le cinéma. Et qu'importe (on les croisera à nouveau, sans compte qu'un glossaire à la fin de l'ouvrage répertorie et détaille la plupart) si l'on ne retient pas l'identité de toutes ces figures aux dénominations et métamorphoses parfois multiples désignées par des périphrases : tant que perdure leurs images – si mouvantes soient-elles – telles les arcanes d'un tarot d'Ambre, entre toutes les lames, chacune demeure, triomphe de l'oubli à travers la signification de son histoire particulière (« Celle-là. Car ce n'est pas une histoire banale. »)

Comme à travers Une forêt profonde et bleue, à la manière de Cordelia la guerre, l'on parcoure Les Métamorphoses dans la superbe traduction de Marie Cosnay aux belles Editions de L'Ogre à la fois conscient·e et distrait·e par tant de couleurs, de contrastes, de références, hâtant ou ralentissant le pas au gré du cœur. Le changement pénètre aussi la narration, qui se déplace. Entre chaque chant entre, plutôt qu'un numéro, un nom nouveau qui le lie au suivant. Et avec lui un décor inédit, présenté par un narrateur ou une narratrice inconnue. A un public renouvelé (au sein de l'assemblée, « appuyé sur un coude, le fleuve Calydon »), dont les réactions nous sont rapportées. A travers un récit nouveau, surgi comme ex nihilo et offert. A un regard métamorphosé en retour, jeté comme un pont vers ce qui apparaît.

« Le très grand héros
contemple les eaux sous ses yeux : « Quel est, dit-il,
ce lieu ? » Il le montre du doigt et : « Le nom que porte
cette île, dis-le nous. Mais elle ne semble pas être une. »

Périmèle

Le fleuve, alors : « Non, elle n'est pas une.
Il y a là cinq terres. L'éloignement nous trompe.
Ce qu'a fait Diane, quand on l'a méprisée, ne doit pas t'étonner.
(…) Après ça, le fleuve se tait. L'histoire incroyable a ému
tout le monde. »
(livre VIII, Périmèle)

Là, on aperçoit l'ombre de Cerbère, de Tantale, de Sysiphe (« Pourquoi, lui, entre tous ses frères, souffre-t-il une peine à perpétuité ? Quand un riche palais abrite l'orgueilleux Athamas, lui qui avec sa femme toujours m'a méprisée. » (Livre IV, Tisiphone)). Ici, d'or, Jason et la toison, Midas et le rameau (faute avouée est à demi-pardonnée). Des échos nous parviennent de l'Inde et d(e l)'Atlas, des histoires de vergers – d'or encore – ensevelis peuplent toujours notre inconscient avec une étrange familiarité (La Maison des Epreuves, Jason Hrivnak, L'Ogre, 2016).

Les archétypes expl-/écl-osent, prolifèrent – la Méduse, Minerve – s'étendent sur la surface de la Terre. Et Hécate, et Lucifer, et les dieux égyptiens, Anubis, Bubastis, Apis et Osiris, et Isis (dont le culte est présent à Rome depuis un siècle au moment où Ovide écrit) plus vivant·e·s que jamais — « On voit la déesse qui remue (oui elle a remué) », semblable à la divinité évoquée par l'Aquerò de Marie Cosnay (L'Ogre, 2016). Orphée enfin, à l'origine des cultes à mystères – notamment pythagoriciens – et dont les chants occupent avec Eurydice tout le Livre X.
 

« Les membres gisent un peu partout. Fleuve de l'Hèbre, tu reçois
la tête et la lyre. Et miracle, elle glisse au milieu du fleuve,
pleure je ne sais quoi de triste, la lyre quoi de triste la langue,
qui sans vie murmure et les rives répondent je ne sais quoi de triste. »

Rares sont les histoires qui finissent bien. Surtout lorsque l'on naît/devient fille, femme, nymphe/vierge, épouse, maîtresse. Toutes pourchassées (« je suis nue, il me croît prête pour lui, je cours, il me poursuit comme une bête »), forcées, subjuguées, vaincues, prises comme l'on dit prendre une ville, assassinées par le dieu ou l'homme (« Il avoue sa barbarie. Une vierge, une femme seule, il la viole » #Balance ton porc, ils sont légion. Ici, et non le moindre : Térée). Subissent encore, si tant est qu'elles survivent, la vengeance des trahi·e·s. Toujours doivent craindre l'ardeur qui les meut, les pousse vers un inceste ou un autre. Comme si le désir féminin ne pouvait être éro-/(h)exo-gène.

Mais il y a aussi. Médée, ses rituels, chants et potions, qui se retournent telle Cordelia contre le père. Des garçons Double Sexe, Double Forme (Hermaphrodite). Des femmes devenues homme (Cén-ys/-us, qui frappe « juste à l'endroit où l'homme se joint au cheval » celui – il est Centaure, s'il fut homme c'eut été pire – qui le renvoie aux travaux domestiques). Et (péril suprême, crie l'Académie) des animales (« le cri d'une chevale » (Livre II v.667)) qui rappellent combien la langue, sa traduction et son usage, peuvent se jouer de la vision la plus genrée.

« Que fait une blessée, que fait une amante, que fait une femme, tu vas le savoir,
quand cette amante, cette blessée, cette femme, c'est Circé ! »

Reste que si les dieux ou déesses se comportent ou s'adressent de manière un peu cavalière aux autres comme aux leurs (mais qui est leurs quand chacun·e dépasse l'autre d'une manière ou d'une autre ?) – ainsi Apollon à Cupidon (« Que fais-tu, petit rigolo, avec cette arme de force ? ») ou Phœbus à son fils Phaeton (au gré d'un chant des plus cosmique) – c'est toujours au regard de leur propre faiblesse (« De là, moi-même souvent, de voir mers et terres j'ai peur, ma poitrine tremble d'une terreur épouvantable. ») mesurée à l'aune d'une charge inimaginable qu'eux ou elles seuls peuvent assumer.

Souvent, ils ou elles s'adjoignent l'aide d'auxiliaires (personnifications, métonymies) : l'Envie (« Minerve la hait, mais »), Le Deuil, Epouvante, Terreur, Folie, Songes et Cauchemar, Rumeur, Nuit et Chaos et/ou l'oiseau Vole-Vite de Jupiter. De même, il y a des chants principaux et secondaires, des métamorphoses centrales et d'autres annexes, dommages collatéraux des premières (mauvais endroit, mauvais moment, tout ça) par des dieux irascibles, des déesses vengeresses qui ont toujours plus de regrets que de remords, ne détestent rien de plus que d'avoir été joué·e·s, déjoué·e·s, mésestimé·e·s ou contredit·e·s.

« elle est injuste et trop cruelle pour sa rivale,
la jalousie de la déesse ; Ces criailleries, Junon
ne les supporte pas et : « Je ferai de vous le plus grand
exemple de ma cruauté. » Le fait suit le mot. »
(Livre IV, Tisiphone)


A l'instar de la Bhagavad Gita, de La Bible, de L'Illiade, de L'Odyssée ou de L'Enéïde, Les Métamorphoses est une épopée guerrière, sanglante, fantastique, barbare et érudite qui se lit comme un long roman d'aventure, d'heroic fantasy – avec batailles terrestres, célestes et navales, bagarres (in)dignes de tavernes, joutes verbales, slam battle rap e tutti quanti – peuplée de personnages repris par les comics, video games, HoMM, Heroes of Might and Magic, Champions éternels auteurs d'exploits antiques et modernes redevenus ovidiques.

Un passionnant récit qui se suit comme une série ou un feuilleton, dont les épisodes se suivent, alternent, se répondent, se réfèrent aux précédents (previously : « depuis Phaeton en feu (…) pendant ce temps, Thésée, qui a accompli sa part d'épreuves collectives, s'en va vers la citadelle d'Erechtée »). De la matière cinématographique, proche du film gore (« Tu peux compter les viscères sautillants »), à grand spectacle, péplum et blockbuster, produit à grand renfort d'effets spéciaux, cyclopes et centaures, projetés en 3D(imensions) sur l'auguste caverne de Platon.

« et toi, Lampétides, ce n'est pas ton affaire,
toi tu fais œuvre de paix, tu bouges la cithare sur la voix,
on t'a demandé de célébrer le festin en chantant,
tu te tiens à l'écart avec le plectre innocent.
Pettalus se moque de toi : « Va chanter la suite chez les mânes
du Styx », dit-il. Dans la tempe gauche il te fiche l'épée. » »
(Livre V, Pesée et Phinée)

Un livre donc, qui, malgré sa taille, se lit aisément, se prête tout autant à l'exégèse, mais laisse somme toute fort peu de place à qui veut s'y (con)fro(n)[t]ter – directement et sans détour (on le voit ici) – par l'écrit. Tant il est ample et dense et mouvant. Tant il contient. Tant et tant. Tout ce qu'Ovide peut, il le fait. Deux choix se présentent alors : demeurer hors, aux abords, se parer de tout un arsenal de notes de bas de pages, de commentaires, justifier sans cesse ses choix pour mieux s'en laver les mains ; ou se jeter dans le vide, plonger dans le texte, quitte à rebondir, à se heurter à ce qu'il y a de plus pointu dans le méta-/con-texte pour le dépasser, sans qu'il n'y paraisse rien sinon une maîtrise qui vise à faire dire et bien dire tout ce qu'il a à dire au texte. Au texte, rien qu'au texte. Au reste, avant, après, il y a, il y aura toujours à dire et à redire.

« O divinités de ce monde souterrain où retombent toutes les créatures mortelles de notre espèce, s’il est possible, si vous permettez que, laissant là les détours d’un langage artificieux, je dise la vérité... » (Livre X, Orphée et Eurydice, trad. Georges Lafaye)

« O divinités de ce monde souterrain où nous retombons, tous, nous créatures soumises à la mort, si je le peux, si vous me permettez de dire sans ambages et franchement la vérité... » (trad. Joseph Chamonard)

O dieux du monde posé sous terre
où l'on tombe quand on est mortel,
si possible, sans imbroglio ni mensonges,
laissez-moi dire vrai
(trad. Marie Cosnay)


Jusqu'à ce jour, n'avaient cours en France que trois traductions datant respectivement de près de cent, cinquante, et quinze ans : celle Georges Lafaye (aux Belles-lettres, puis chez Folio et Diane de Sellier), celle de Joseph Chamonard (GF Flammarion), celle de Danièle Robert (Actes Sud). Les premières demeurent des versions en prose, la dernière une simplification en alexandrins. Avec ce bel ouvrage paru aux Editions de L'Ogre, Marie Cosnay nous offre une traduction à la fois plus brute et plus subtile, plus contemporaine et plus proche d'Ovide, fruit de dix ans de vie, d'efforts et de maturation de l'œuvre latine. Dé-/Re-construit sa langue, lui restitue son rythme, de la même manière que l'auteur latin reconstruit les corps. Redonne forme, et la forme est ici essentielle, à cette œuvre de fonds, vie à ces douze mille vers qui constituaient en hexamètres dactyliques Les Métamorphoses.

Ces nouvelles Métamorphoses, loin d'être réservées à l'école ou à l'université, affaire de classe(s) et de lettrés – à l'image de leur auteur, fils de qui semble déranger sans jamais tout à fait déroger – se révèlent à la fois plus simples et plus riches, plus intemporelles et plus actuelles que jamais. Les longues et multiples relectures et corrections réalisées à la lumière de latinistes – qui confirment, si tant est que ce fut nécessaire – la présente traduction, l'érudite et libre préface de Pierre Judet de la Combe et la passionnante postface de Marie Cosnay, montrent combien « les mots lui font souci (…) sont pris pour eux-mêmes, comme objets, comme événements ». Ce souci, adjoint de la connaissance et de la pratique (en un mot : de la maîtrise) simultanées du grec, du latin, du français, de l'oral et de l'écrit (comme écrivaine, enseignante, traductrice), lui permettent, à travers ce phénoménal travail ici accomplit, de laisser libre cours au ressenti, au sentiment, à l'intuition et à l'improvisation. Et de redonner, par la poésie, vie à Ovide et à l'épopée.

« Un nouvel auteur ajoute quelque chose à ce qu'il a entendu.
Ici sont la Crédulité, l'Erreur sans scrupule,
la Joie vaine, les Terreurs d'épouvante,
la jeune Révolte, et les Murmures dont on ignore l'auteur.
Tout ce qui se passe dans le ciel, sur la mer
et sur la terre, la Rumeur le voit. Elle mène l'enquête dans le monde entier. »

Et l'Expérience, l'Imagination, l'Inspiration, le Talent, le Souffle épique qui les porte, rapportent au monde cette rumeur issue du monde. Quand Marie Cosnay ne suit pas Ovide, elle l'entraîne sur ses pas. Nous/lui montre combien leurs univers (c'est-à-dire l'univers tout entier, avec en sus cette attention aux mots qui sont choses réelles et vivantes/aux choses qui s'animent, deviennent mots véritables et non réifié — « on cueillait les petits des arbousiers ») communiquent, non dans leur identité particulière, mais dans leur diversité. Faire parler, si ce n'est tout le réel, du moins le réel qui se cache derrière la réalité, autrement dit : l'existence. Avec cette langue humaine, intime, politique et poétique qui, dans tout ce qu'elle (d)écrit, mêle avec justesse les registres précieux et familier – ici les flammes « crament », « l'équipe entière rouspète » – pour dire la vie telle qu'elle est vécue, pleine et entière. « Elle dit : femmes, femmes, mes sœurs » (Cordelia la guerre, Marie Cosnay). Elle dit : rien de ce qui est humain ne m'est étranger.


« L'art ne suffit pas, les courages tombent, on le voit,
autant de vagues viennent, autant de morts, ça rue, ça brusque. »
(Livre XI, L'histoire de Céyx)

Aujourd'hui comme hier, rien de nouveau sous le soleil. Sinon les êtres que l'astre éclaire, et qui l'ignorent, l'oublient, le répètent — ce qui peut tout changer. Mais pour le saisir, il faut regarder en arrière. L'écriture des Métamorphoses d'Ovide, qui débute en l'an 1 ou 2 de notre ère, repose sur un corpus datant de l'époque hellénistique. C'est peu dire que les deux périodes présentent de nombreux liens, méridiens et parallèles. Après voir conquis la Grèce, c'est au tour de la République romaine, devenue Empire, de s'helléniser. Jules César, divinisé de son vivant (memento mori), auteur et témoin dans sa Guerre des gaules d'un syncrétisme ego-/ethno-centré, est mort. Auguste règne en maître sur de très vastes terres. Les mystères, rites, pratiques et religions personnelles et étrangères se développent (coming soon : le mithraïsme et le premier christianisme), contre ou en tous cas hors l'idée de bien commun. Cause et conséquence, le panthéon divin de la mythologie grecque est intégré, expurgé de ses caractères humains les plus trivi-/anim-aux. Les Métamorphoses, au contraire, exposent dans le détail les petites histoires et les tares des plus divins personnages. Il y a de quoi tourner de l'œil, détourner la tête. Ambivalence de Rome, jeu de miroirs et de pouvoir — Delenda Carthago : Il faut brûler Carthage.

Guerre des Géants contre les dieux contée par les nymphes, chute d'Athènes, Guerre de Troie, Fondation de Rome : tous événement passés rejoués ici comme autant d'événements d'un éternel retour, recommencement. Tragiquement – tout est destin, à dessein –, mais emporté dans un devenir essaimant, séminal, fécondant. Poly-sémie/-morphie, et anthropo- de même. Personnification, métonymie, allégorie, comparaison : toutes les figures de style transforment réellement le personnage qui les subit. Les mots ont un sens, magique, opératoire, un pouvoir : si Ovide fut condamné à l'exil, c'est probablement pour avoir pratiqué l'astrologie, la divination. Au commencement était le Verbe, Fiat lux et lux fuit. Le Verbe fait, mais ce que fait le Verbe dépend de ce que l'on en fait. Dans ses Métamorphoses, chacun est déterminé dans sa nature et, sans exception, devient la chose, l'animal, dont il porte le nom en grec ou en latin, mais sans que l'on puisse pour autant deviner sa fonction. De là naît le changement, la métamorphose et, au sens sartrien du terme : la liberté.

Les Métamorphoses c'est la vie – certes extra-ordinaire, voire sur-naturelle, mais – quotidienne qui ressort comme ressort de l'Histoire (« Minos prépare la guerre. Il est fort sur terre, il est fort sur mer – mais c'est en colère paternelle qu'il est le plus fort »). Il en va ainsi de l'existence des individus comme des peuples : un changement perpétuel, constant, qui voit poindre le jour depuis la nuit des temps. « Une chose ne change pas, une seule. Le langage. » Sinon, là encore, son interprétation. D'où l'importance de renouveler la traduction. Et la poésie, qui « redonne leur force et leur présence aux mots » nous rappelle Pierre Judet de la Combe qui fait écho et renvoie à la Narration de Gertrude Stein (« La littérature pourrait-on dire c'est ce qui se poursuit tout le temps l'histoire c'est ce qui se poursuit de temps en temps ») au Résumé d'Hélène Bessette (« La Littérature est la Parole d'un Temps ») et à la question de Marie Cosnay (dans sa postface, intitulée Ovide, ce jeune homme) : Qu'est-ce qu'un poème ?

Mutatis mutandis (« ce qui devait être changé ayant été changé »), cela commence comme cela finit comme cela commence : on soulève une pierre et l'on surprend la vie qui se crée. Tant la nature a horreur du vide. Dans l'espace imparti, le temps a rempli son office, qui donne vie à la vie via le corps mort, abandonné à sa transformation. Là où l'histoire tourne en rond, dont on remonte le fil sans tirer nulle leçon, l'épopée érige, édifie : « Combien de fois le fils du héros Thésée disait à la pleureuse : « Arrête un peu, ton sort est triste, mais tu n'es pas seule ! Regarde les histoires des autres, tu supporteras mieux la tienne. » Il y a ainsi, dans ces Métamorphoses, de la parabole et de la fable [hop, Esope], du conte et de la sagesse populaire (Le paysan Battus), qui font état de la diversité du monde à travers la mythologie, et se rapprochent de la philosophie pratique et morale de l'épicurisme et du stoïcisme (« (il est vrai qu'aucun plaisir n'est pur, toujours un souci s'introduit dans les bonheurs) »). Ovide met encore, dans la bouche de Pythagore, un long plaidoyer pour le végétarisme, contre le meurtre des bêtes et leur sacrifice sanglant (« de sang ne nourris pas ton sang ! »), soutenu par la croyance en la métempsychose et les paroles d'Anaxagore – « Tout change, rien ne périt », deux mille ans avant Lavoisier.

S'il est une leçon, elle est ici, quelque part. Dans ces lignes que nous offrent Ovide et Marie Cosnay, qui posent la littérature comme monde total, mais ouvert. Dans le désir et la volonté de déployer la  « dimension orale, populaire et contemporaine » des Métamorphoses, fidèle à la ligne de L'Ogre beau et bifrons formé(e) par Benoît Laureau et Aurélien Blanchard. Dans ce manifeste, rédigé par lou et moi en écho dans l'antre. Dans cette conviction, exprimée par David Meulemans, des bien nommées Editions Les Forges de Vulcain : « C'est une littérature de l'allégorie qu'il nous faut : qui détourne du réel... pour nous y ramener avec plus de force. » Dans la nécessité d'Oser l'épopée collective, évoquée par Marie Cosnay et Natacha Margotteau. Dans ces fictions collectives que sont le collectif Général Instin (ici sur remue) et La Mer Gelée (ici par Lou ) sous l'égide des Editions Le Nouvel Attila et de son grand timonier Benoît Virot. Dans tout ce qui s'écrit enfin de vivant, de beau et de vrai. Dans ces vers fiers et poignants qui concluent Les Métamorphoses, où Ovide – folle sagesse ou sage folie, par jeu ou par défi – place ses espoirs de survivance – par-delà l'arbitraire, la souffrance et la mort, cet autre exil – contre toute raison et apparence, mais avec une cohérence jamais démentie, dans l'aventure humaine la plus hasardeuse, la plus abstraite, jamais entreprise : l'écrit.

 « J'ai fini mon travail, ni la colère de Jupiter, ni le feu,
ni le fer, ni le temps vorace ne pourront le détruire.
Quand il veut, le jour qui n'a de droit
que sur mon corps ! Qu'il finisse mon temps incertain de vie :
(…) et s'il y a quelque chose de vrai dans les oracles d'un poète, je vivrai. »


Mises à jour :

Marie Cosnay a reçu le Prix Bernard Hoepffner 2017 (anciennement prix Laure-Bataillon classique, rebaptisé en hommage au traducteur disparu en mai 2017) et, à l'unanimité, le Prix Nelly-Sachs 2018 pour sa traduction des Métamorphoses d'Ovide !

Et « À l’occasion du 2000e anniversaire de sa mort, en l’an 17, Ovide a été réhabilité par le Conseil municipal de Rome. Une résolution approuvée à l’unanimité vise à “réparer le sérieux préjudice” subi par le poète qui fut exilé en l’an 8 par Auguste, à l’âge de 51 ans. » (Source : Livres Hebdo, article du 19 décembre 2017.)

Texte et composition  © Eric Darsan
Extraits et  © Marie Cosnay et les Editions de l'Ogre 2017
Livre publié sous la licence Creative Commons. 


jeudi 14 décembre 2017

Nota Bene : L'Anglais volant, Benoît Reiss

« On a fermé les yeux, cela a à peine duré, quand on les a rouverts il n’était plus là ». Et cependant quelque chose demeure, d'insaisissable. Ainsi en va-t-il de l'envol(ée) bucolique de L'Anglais volant, de Benoît Reiss, sorti le 21 septembre 2017 chez Quidam, un livre beau et surprenant, aux racines profondes et à l'humanité contagieuse.


« Depuis ce matin la parole circule librement, on pourrait la voir passer d’une bouche à l’autre,
on se met droit d’un coup, on se met en route pour raconter ce qu’on a vu... »

De ce(s) titre(s), livre(s), événement(s), personnage(s) improbable(s) vers le(s)-/au(x)-quel(s), l'on t-/r-end d'autant plus hommage après que le doute ait cédé devant la curiosité. Ainsi de cet étranger qui s'est jeté du haut de la falaise aux yeux et aux oreilles de tous, malgré les mains pour les cacher et le retenir. Ainsi du troisième roman de Benoît Reiss, qui joue des codes et de toutes les images rêvées et réelles de L'Anglais – avec un grand A et de grandes L – pour nous offrir ce personnage migrant, haut en couleur, flegmatique et spectaculaire, portant sur son dos, à la manière d'un homme orchestre, son univers magique et bariolé.

« … puis quelqu’un d’autre se redresse, prend le relais à l’autre bout de la salle ou à côté ; 
s’ensuit un tohu-bohu de voix, on raconte à plusieurs, on rappelle l’Anglais en mots, en voix ;
récits multiples, simultanés, récits assemblés par séparation. »

A son rythme, à son allure légère, à son humeur lunaire, l'Anglais de L'Anglais volant débarque et nous embarque à la rencontre des paysages de Fayrolle, de ses reliefs et de sa végétation, de ses habitants, de leurs rapports à la religion et à la morale, de leur hospitalité, de leur quotidien et de leur(s) histoire(s). En somme, et en miniature, de tout un village, qui pourrait être n'importe lequel et tous les villages. Il y a quelque chose du Farigoule Bastard de Benoît Vincent là-dedans, non dans la geste, non dans la langue évidemment, mais dans le regard sensible, aimant, porté sur les êtres et les paysages.

« On voulait tout voir parce qu'on était certain de comprendre même si ce n'était pas avec des mots, même si ce n'était pas avec des formules, chacun pour soi comprenait, 
comprenait avec son corps trempé, alourdi d'eau,
 chacun comprenait quelque chose de différent et chaque signification était la bonne. »

Plus que par l'événement miraculeux que constitue son envol, L'Anglais volant (en italique ou non) va (r)éveiller, ouvrir, marquer, réjouir, par sa seule et multiple présence, la vie, les esprits, le cœur et l'imagination de ses habitants et ravir le lecteur qui voit le récit se (re)constituer pour devenir mythe et fable, conte et chant, digne des veillées. Ingénu et ingénieux, poétique et lumineux, L'Anglais volant de Benoît Reiss est un roman vif et délicat comme un nuage de thé dans le lait. 

mercredi 29 novembre 2017

Les Acouphènes, Elodie Issartel

O-/mettre le m-/c-asque pour entendre. Au plus fort le son/le sens, qui résonne. En arrière-fond/-pensée puis sur le devant de la scène. Projeté, vibrant. En intra, direct entre les. Oreilles et les deux. Yeux contre le tympan, prêts à imprimer. Upper-cut en bas-relief, basse def. Adresses à la forme indirecte, attention(s) à destination. Take & be, care. E pericoloso sporgersi. Attention lapin, tu risques de te [faire] pincer très fort avec Les Acouphènes d'Elodie Issartel, sorti le 21 septembre 2017 chez Le Nouvel Attila dans la collection Incipit.


Gare. Trains halls voi-x/-es s'enchaînent. Avec une régularité, une précision, une simplicité presque suspectes. Partant, pour l'heure rien ne déraille. Portant le sens, les sons, les visions, la présence. D'une troisième personne. Trop calme. Aux interactions trop mesurées ( « Un comme lui essaie de remonter l'escalier roulant, et dans sa laborieuse progression déséquilibre les gens qui le repoussent sans ménagement » ).

Retour vers le centre : Thomas – son carnet, son crayon, sa sensibilité à fleur de peau – et Samuel sont dans un wagon. Aérotrain et ré(tro)action, métonymies et injonctions : difficile de savoir qui est qui et quoi et quand et où. Des Récalcitrants, de ceux de l'Extérieur, du Centre et du Château où Thomas souhaiterait se rendre. A l'évidence, le sentiment de ne pas être à sa place ( «  comme s'il faisait partie de ceux dont il ne fait pas partie » ). Pas au bon endroit, au bon moment.

« Tout est comme avant mais il ne reconnaît rien. »

A-/E-/I-llu-/i-sions. Découvrir les codes, com-/ap-prendre le b.a. -ba. L'alphabet qu'il faut pour (ne pas) faire partie de la maison, de la bande, du gang. L'ajout, le retrait des majuscules, la suppression des tirets — à part, se dire que l'on aurait du s'y coller plus tôt. A l'écriture lib(é)r(é)e, impulsive, au style direct. Au boulot, au dodo à même le sol couvert du sable qui s'échappe du Château. Se familiariser avec le (non-)lieu, jeu de piste en terrain miné. Et se défendre d'être ce que l'on est/et se justifier d'être ce que l'on n'est pas. Délit de sale gueule et tout ça. D'avoir un flingue/de n'en avoir pas. De faillir être flingué/ou pas. A force d'être fliqué, fouillé, filtré, fiché, fichu, foutu d'avance. Poussé à bout, à l'ultraviolence. Par un monde où les mesures d'exception sont la règle/par la marge qui met la rage. Appelé au calme, en permanence. En attendant, se procurer ce qui manque – eau, gaz, tabacs, légumes frais, produits de base de première nécessité, recharger les batteries – en abondance/prévision. Et se tirer dès que possible.

« Se faire un café et se tirer, c'est ce qu'il va faire. »

Tu parles (tu causes, tu causes, c'est tout ce que tu sais faire) : en marge comme en tête de la horde, Thomas observe, suit, (ré)agit moins, écrit, dessine, prend la parole peut-être plus qu'il ne/le pense/marm-/chant-onne. Avec violence, courage, emphase et poésie. Surpris souvent, entend des animaux traiter les chasseurs en larmes d'abrutis et Samuel le traiter de même, qui le veille et le hante. La fièvre, un rêve, la réalité du cauchemar ( « Quelques petits jouent en sautant à cloche-pied, et à un moment précis et mystérieux, tous se jettent sur lui et le rossent. Et l'enfant subit son sort sans broncher » ). La survie, convalescence ou purgatoire.  Pendant ce temps, le Centre organise les cours et la production, autrement dit : La tranquille économie du pays avec l'appui de ses laissés-pour-compte (« La vêture se voûte, pas de doute, salauds de lambeaux, vaincus à la moindre venture, ordure de pelures de mes deux »). Bad/road trip entre ellipses et solipsisme, où le rythme, le cœur, le souffle tour à tour accélèrent ou ralentissent comme autant d'exercices visant à. Provoquer la transe, simuler le sommeil, accentuer le sursaut (« Il a en tête des mots cadencés par les plaintes de Samuel. ») 


« Merci Samuel. De rien mon gars. De rien mon gars. De rien mon gars. Merci Samuel. De rien mon gars. Thomas marche tête en avant et embroche l'invisible. Il entre dans la forêt, l'ombre le soulage et Samuel n'a plus rien à lui dire. »

MURDER PARTY au Château. Se tirer à balle,s. Perdu.e,s, réel.l.e,s. Une pour le rêve, une pour la route, une pour la nuit – Muse j'étais ton féal, il a dix-sept ans lui aussi. Dépasser la rivière, la Lisière, avec Samuel sur les talons, dans le champ de vision, comme un corps flottant, une nuée de moucherons. Avec des ritournelles et une bonne dose d'aplomb dans la tête (« il n'a pas de plan, il n'en a jamais eu, réfléchir à ce genre de choses l'ennuie »). Mais Thomas est attendu [/recherché]. On a des plans pour lui, des projets comme on dit. Fidèle à lui-même, il s'agace, s'imagine, s'invente (des histoires, toujours des histoires), se crée, s'oublie (« Sa vie sort de lui quand il ordonne le paysage. »), s'en()f(o)u(i)t, se fait complètement f(l)ou. Et ce château qui n'en finit pas d'être, de n'être pas, de disparaître.

« Vous êtes là, vous êtes bien, lui avait-il dit. Rien ne manque tout est là. Et l'homme le met en joue avec sa tartine »

Plus qu'à notre/son tour, il nous/lui faut trouver/jouer des co(u)des, pour échapper à des normes qui n'ont rien de normal quand on/il y pense, prévues par d'autres, dont on/il ignore de nouveau tout. Le nouveau tout avec ses ateliers, ses mesures hygiénistes, sa hiérarchie, ses rendez-vous à rendre fou, sa mythologie d'aliéné – entre la blouse et le maître de cérémonie – ses lieux, ses couleurs qui changent à tous coups. Pas de café, pas d'alcool, à peine du tabac. Le flingue, le téléphone ? Pas là, pas chargé. C'est l'hiver, Irène le demande. Le jardinier éventre un lapin. Vous êtes là, vous êtes bien. Faudrait pas faire les fiers avec le gardien de la lisière (« De l'autre côté il y a une forêt dessinée, c'est beau, mais on ne peut pas en profiter »). Trous/sauts de conscience. Aux saisons, aux châteaux, succèdent les saisons, les châteaux. Bribes, bruits blancs, dame grise, interrogatoires – Me tirer d'ici c'est ce que je vais faire.

« Où est Thomas ?
Sûrement dans la forêt.
Je suis là.
Ah oui.
Qu'est-ce que tu en penses ?

Comme il ne répond pas, ils disent, Te tirer d'ici c'est ce que tu vas faire. »


Réaliste, poétique, casse-gueule et terriblement juste, Les Acouphènes est un saisissant, obsédant et hypnotique conte pré-apo à dormir de boue. Qui (d)écrit et dessine avec grâce, puissance et virtuosité un monde aux hommes rares, aux enfants sauvages, cousins lointains d'Enig marcheur (« Pas d'ennui ici » ) qui ramassent des champis, chassent le sanglier et le chien dans les bois du château pendant que La ville fond. Une Maison dans laquelle la violence et la poésie ne sont plus un jeu, la perte de repères de Quelques rides une bouée sur laquelle s'échouer pour un Petit Poucet à bout. Thomas, entre le carnet et le livre qui ne le quitte pas, étudie des textes, ressasse les multiples références que l'autrice lui glisse entre les oreilles – Rimbaud souvent, Zola parfois – pour mieux (se/lui/nous) poser de vraies questions littéraires, mises en abîme (« Je voudrais que les chapitres soient équilibrés Ils ne le sont pas ») où l'on suit leur progression en même temps que celle du roman.

« Il écrit bizarrement quand même. Moi mes phrases elles sont plus directes.
Les vieux écrivains écrivaient comme ça, c'est pas leur faute.
Oui, mais quand même il aurait pu penser aux jeunes
(…) Moi je trouve qu'écrire ce genre de choses, il faut avoir que ça à faire. »

Dur roman qui défraie, défait la chronique qui cherche à s'en saisir de l'extérieur, comme la face et les volte-face de Samuel semblent aptes à le rendre plus qu'à le faire : c'est à dire inaptes, promptes à oblitérer tout le reste — et donc particulièrement fascinant. Agressé et agresseur, méfiant et inquiétant, lucide et décalqué, autiste, schizophrène, souffrant d'acouphènes ou des voix qu'il entend, homosexuel, migrant : Thomas est tout et rien de tout cela à la fois, sinon. Dans la marge, constamment, personnage pas comme eux, mystéri-/monstru-eux, sombre et enluminé. Un encore-enfant à l'apparence et à la perception étranges, qui fait mais ne veut pas d'histoires/cherche dans sa mémoire les traces d'un passé perpétuellement re(dé)composé/ ne trouve pas automatiquement sa place dans un monde automatisé, aseptisé, consommé, connecté, énuméré, ordonné, sloganisé, signalisé, dont l'allongement de la durée de vie tient à la multiplicité de ses raccourcis et à la périphérie duquel l'on demeure généralement. 


« Il y aurait beaucoup à dire pourtant, c'est un peu du coq à l'âne, et on ne sait pas très bien où vous êtes, dans ce que vous racontez
je suis à l'intérieur, toujours, on le
Oui, mais il y a des flottements, et ces dessins, ça n'a ni queue ni »

Les Acouphènes d'Elodie Issartel est enfin et encore un de ces romans comme l'on voudrait en lire/voir/entendre/parler plus souvent. Un roman borderline efficace et audacieux, qui marche sur les yeux, renverse les usages, ronge les ficelles du métier, les codes usés jusqu'à la corde. Une quête initiatique qui re-trace/-lat(t)e une traversée des frontières entre le rêve et la réalité, la vérité et l'interprétation, la folie et la raison. Un roman d'initiation sensible et profond où tout s'en-/m-mêle, se presse et s'échappe dans une fuite en avant, dans lequel l'on se perd et se retrouve aisément. Avec, au cœur de l'ouvrage, une quinzaine de crayonnés, portraits et paysages, tirés de la besace de Thomas et proposés par Arthur Aillaud, et sur et sous le bandeau les portraits photographiques de ses élèves aux yeux cachés, Elodie Issartel propose avec et chez Le Nouvel Attila un second roman exigeant mais ouvert, somme toute pas si lointain des réalisations du label Othello. 

Texte et photos © Eric Darsan Photo de couverture © Lou & Eric Darsan Contenus (extraits, photographies, dessins, couverture, maquette) : Les Acouphènes © Elodie Issartel, Arthur Aillaud & Le Nouvel Attila 2017

mercredi 15 novembre 2017

Nota Bene : Le dernier cri, Pierre Terzian

[Un]happy few, sorties extravéhiculaires et récupération protoco(rol)laires [lendemains qui déc(h)antent, inaugurer les chrysanthèmes]. S[tra]pontanéité [prendre le train en marche, ne pas rester sur la bordure des quais]. Marketing Monop-holistique [Mon Cul C Du Poulet Bio, L'Art Ces Mes Champs] : telle est la liste non exhaustive des ingrédients et effets secondaires inédits et inattendus qui composent Le dernier cri de Pierre Terzian, sorti le 14 septembre 2017 chez sun/sun dans la collection echo.


« – Emballer un pont. Se tirer une balle dans le genou. Tatouer des porcs. Faire danser des tractopelles. Poignarder une plante. Vivre dans une cage avec un loup. Peindre le portrait de sa mère. Traverser une ville en criant. »

Klaus Grimon, fils de et pas fier de l'être, traîne ses guêtres entre délire et acouphènes, hante les lieux très fermés ouverts aux performances plastiques en toc les plus désespér-ées/-antes, dans l'espoir de [– sa rencontre avec Anna Mardirossian, metteuse en scène éreintée à force d'expédients, et un pétage de plombs/câble/baraque surnuméraire qui va faire de/bien malgré lui Le dernier cri, incarnation d'un milieu et d'une génération, vont le pousser à tenter de – ] sortir de sa léthargie.

Minimal Feelings, L'Igloo, L'Indien Sans Tribu, Redflag : entre blazes, slogans et aphorismes, à travers les vues, vies, et chapitres alternés de ses deux protagonistes, Pierre Terzian nous plonge avec humour et humanité au cœur du vivant et des problématiques de cette faune qu'il connaît bien, dépeint comme déconnectée du réel, non sans histoire mais sans désir, antihéros aux têtes d'a-/en-/ de dé-terrés, (dés)abusés par un milieu-miroir. Freaks naïfs et cyniques, embryons hypersensibles et exhibitionnistes qui tous cherchent comment faire partie (à tout prix) ou sortir (plus modérément) du système, du caractère primaire et castrateur de la culture subventionnée, enfants perdus et gâtés, récupérés et instrumentalisés par le marché.

« Les humains auront complètement assimilé la logique du marketing et l'appliqueront à ce qu'ils ont de plus intime. Ainsi le marché aura réussi sa plus redoutable mutation : il sera devenu la vie même (…) Bientôt les vraies gens n'existeront plus. »

Second roman de Pierre Terzian et premier roman de rentrée des éditions sun/sun, Le dernier cri prolonge le questionnement, la perspective d'une radicalité et le désir de construire ensemble de son précédent opus Il paraît que nous sommes en guerre. Et si l'on peut regretter que ce dernier cri ne réponde pas davantage que Jack London à cette question énoncée par ce dernier dans Quiconque nourrit un homme est son maître, à savoir celle du « candidat-artiste à la littérature au ventre qui réclame et à la bourse vide », sinon par l'absurde, la poésie et le renoncement, c'est bien parce que les alternatives paraissent ici aussi lointaines que le désir est grand de sortir de l'impasse où se rejoignent artificiellement les murs qui séparent la subsistance de l'existence, la création de ses conditions.

Roman post-moderniste sur le post-art, avec en exergue une citation du Chômage Monstre d'Antoine Mouton (dont Le metteur en scène polonais et Imitation de la vie s'attachent eux aussi, à leur façon, à déconstruire l'art à travers ses milieux), Le dernier cri est un bûcher des vanités lucide, cru et efficace, qui évoque immanquablement (et donne plus que jamais envie de se replonger dans) La Société du spectacle de Guy Debord (« Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. ») tout en incarnant ce qu'il dénonce, à l'instar de son personnage, sujet devenu (avec autant de sincérité que de second degré, d'ambiguïté que de talent, de questions qui demeurent posées et invitent à aller de l'avant) un objet dérivé que l'on s'arrache.

« Nous sommes de plus en plus nombreux. Ceux qui nous ont rejoints ont trouvé de quoi manger, de quoi produire leur art et des camarades.Nous avons rompu tous nos liens avec les institutions et opté pour l'embuscade, l'assainissement radical et la joie du manque.Nous volons du matériel, rançonnons, détruisons des icônes, enlisons les processus de sélection, continuons à nous infiltrer dans la vie artistique pour en être la source permanente d'implosions juvéniles. Nous sommes l'Inconfort. Le Miroir Déformant. Nous produisons des sensations troubles.
Nous sommes les Groupement Balafre.
Rejoignez-nous. »

Making-of : Le 26 octobre dernier à la librairie Le comptoir des mots, avait lieu la soirée d elancement du dernier cri, animée avec brio par Philippe Guazzo,  qui a su faire lui aussi, évidemment, le lien avec Debord, aux côté de Pierre Terzian, invité d'honneur qui a traversé l'Atlantique à cette occasion pour évoquer le livre et toutes ces questions et de l'équipe de sun/sun qui, depuis sa création, sait, toujours davantage « allier le fond et la forme et faire advenir le sens ».

Pour aller plus loin : lire ce qu'en disent très justement Lou et les feuilles volantes et Hugues pour la Librairie Charybde.

lundi 16 octobre 2017

Nota Bene : L'instant décisif, Pablo Martín Sánchez

Une naissance, une enfance, une rencontre, une vie de chien, une fixation. Celles de l'auteur, de Clara, de Gerardo et Carlota, de Solitario, de José et María – on laisse de côté les particules, même si elles sont en l'état plus présentes, les personnages plus divisés les uns que les autres – au moment des derniers soubresauts du régime instauré par le Caudillo : telles sont les composante de L'instant décisif de Pablo Martín Sánchez, traduit par Jean-Marie Saint-Lu et sorti le 22 septembre 2017 aux éditions La Contre Allée. 

« Moi et les gens de ma génération, les enfants de la Transition, 
nous avons grandi heureux dans les années 90, 
avec l’illusion que cela avait été un chemin de roses, sans violence. 
Depuis, nous avons découvert les fissures du conte. »
 
«  18 mars 1977, le jour de naissance de l’auteur, à minuit. Nous sommes à Barcelone, peu de temps avant les premières élections démocratiques depuis la dictature ; l’année la plus violente de la Transition. » Tortures, maltraitances en tous genres et vols de bébés, abus et harcèlement sexuel, violences policières et propagande journalistique, rombière et phallocrate, militant, étudiante et manifestants, enquêtes et dénégations, se croisent et se rejoignent pour vivre à nouveau, les uns contre les autres, un passé, un présent, un futur qui les lient à l'intérieur d'un pays aux horizons flous et aux définitions multiples entre colère, révolte et crispations.

«Aujourd’hui tu vas naître. Tu ne devrais pas, mais tu vas naître. Tu ne devrais pas parce que là, dehors, c’est l’enfer.

Avec la verve, l'humour, l'amour des contraintes littéraires et la liberté de ton que l'on avait pu découvrir avec Frictions, Pablo Martín Sánchez prête voix, vues et intentions, espoirs et désespoir, aux gens, animaux et objets contemporains de cette " Transition " démocratique espagnole pour former l'espace d'une journée – répartie en six fois six instants à deux ou trois quarts d'heure d'intervalle et autant de personnages ayant soin de n'apparaître jamais dans le même ordre – le théâtre miniature d'un page turner politique aux images organiques aptes à faire revivre au lecteur, à la lectrice, le quotidien tendre ou rigide, réel et réaliste, des hommes et femmes contemporain·e·s de l'événement.


« celui qui n'est qu'à moitié révolutionnaire creuse sa propre tombe »

Un roman choral plus actuel que jamais – au lendemain de la déclaration d'indépendance catalane et de la répression madrilène (« Libertat, amnistia, estatut d'autonomia ! ») – qui offre l'image indéfinissable d'un monde tourmenté, ouvert à tous les vents, à ceux de la révolte comme de la réaction. Où règnent la lutte des classes, l'exploitation et le mépris, où l'on est toujours pris à partie et contraint de choisir ou de subir son camp. Le plus souvent les deux à la fois.