vendredi 1 mai 2015

Nota Bene – Le Voyage Céleste Extatique, Clément Vuillier



Après vous avoir présenté en décembre l'excellent Vous êtes tous jaloux de mon jetpack de Tom Gauld, j'ai le plaisir de vous présenter aujourd'hui Le Voyage Céleste Extatique de Clément Vuillier, sorti le 24 avril aux éditions 2024. 

 On voyage toujours un peu dans ou avec les ouvrages de 2024, à travers le monde, l'espace, le temps et les genres, la 3d, la couleur ou le noir et blanc — que ce soit avec the famous Jim Curious, Quasar contre Pulsar ou encore les Des-agréments d'un voyage d'agrément, mais aussi avec les livres de Clément Vuillier, d'E=MC2 à Nous partîmes 500 sorti en octobre dernier et qui a donné lieu à une très belle exposition.


Dans la lignée des précédents, en toujours plus beau et toujours plus grand, Le Voyage Céleste Extatique reconstitue l’œuvre d'Athanasius Kircher, jésuite allemand de la Renaissance, « génie précurseur et cancre illuminé », à travers six chapitres introduits par quelques courtes pages de textes et surtout de magnifiques illustrations qui en constituent l'essentiel. Au seuil de chacun des six chapitres qui composent le Voyage, un premier schéma conique indique notre localisation au sein du livre (ex : I) tandis qu'un second dessine notre trajectoire à la manière d'une carte des étoiles, ou lunaire, c'est selon (ex : I -15, I -16 […] I -31), illustrant le petit texte d'introduction aux magnifiques illustrations qui suivent et se présentent comme autant d'étapes dans ce voyage.


Des « Prolégomènes », porte d'entrée où l'invitation au voyage se fait pressante, au « Retour » qui, on s'en doute, ne laissera pas le voyageur indemne ou, du moins, indifférent, Clément Vuillier nous entraîne au gré de grottes, rochers, quasars, trous noirs et météores, à travers les multiples et étranges paysages labyrinthiques, enneigés, désertiques, caverneux et galactiques qui constituent son univers, celui de Jean et Cosmiel et désormais le nôtre. Un voyage initiatique « à l'intérieur de la terre », « sur la lune », « dans l'espace » en passant par le Soleil et Pluton, qui illustre parfaitement cette réflexion sur le doute, la foi, le hasard et la contingence, les croyances et la science, sur l'infiniment grand et l'infiniment petit, le temps, la distance, l'existence, la place relative de tout cela au sein d'une création tout entière réunie au cœur d'une terre creuse, théorie fumeuse devenue pour l'occasion révélation.


Une réflexion là encore d'actualité quand fondamentalistes de tous poils, chrétiens ou musulmans, n'hésitent pas à réaffirmer que la terre est plate, et que la musique et les femmes sont l’œuvre, c'est selon, du sheitan ou de satan. Mais il s'agit surtout d'un ouvrage imaginaire et poétique visuellement extatique en vérité pour lequel je remercie les éditions 2024 — et plus particulièrement Olivier pour m'avoir exceptionnellement fait parvenir les épreuves — et que je vous invite à vous procurer sous la forme d'un très beau livre toilé célestement réalisé dont 2024 a le secret. Un ouvrage que vous pourrez également découvrir à l'occasion de son vernissage le 12 mai à Paris. 

Nota Bene – Les derniers mots de Falcone et Borsellino, Antonella Mascalli

Parmi les éditeurs qui comptent, ici comme ailleurs, j'aimerais mettre une nouvelle fois à l'honneur La Contre allée qui, aujourd'hui comme hier, est présente ce 1er mai à l'occasion du Salon d'expression populaire et de critique sociale d'Arras avec Roberto Scarpinato mais aussi Jérôme Skalski. Aussi, à l'occasion de la nouvelle édition augmentée et préfacée par Edwy Plenel de l'excellent Retour du Prince de Scarpinato et Lodato dirigé par Anna Rizzelo dont je vous avais amplement parlé ici, ainsi que de Cosa Nostra, son admirable pendant, j'ai l'honneur de vous présenter aujourd'hui Les derniers mots de Falcone et Borsellino sorti en avril 2013. Un ouvrage que j'avais reçu à l'époque et que, du fait de ma propre actualité, je n'avais pas chroniqué.


Cette même actualité m'amène aujourd'hui à revenir sur cet essai dirigé par Antonella Mascali, préfacé par Roberto Scarpinato et traduit par Anna Rizzelo et Sarah Waligorski qui avait déjà travaillé sur les précédents ouvrages de la série. « Martyrs », « entravés », « calomniés » : ainsi Antonella Mascali décrit-elle dans son avant-propos les deux juges « tués par la mafia » selon une rhétorique d’État qui tente encore par delà la mort d'étouffer leurs voix. C'est donc « hors du texte », dans le non-dit et l'indicible, qu'il faut aller chercher la véritable clé de lecture de tout cela comme nous l'indique Roberto Scarpinato dans une longue préface d'une cinquantaine de pages avant de laisser place à trois parties d'une trentaine de pages chacune, respectivement consacrées aux deux puis à l'un et l'autre des juges assassinés. Une somme courte mais dense, technique mais accessible, erratique mais construite, abrupte mais passionnante, qui rend compte dans la forme comme dans le fond des difficultés qui se présentent sitôt que l'on brise l'omerta.

 

« L'Etat n'est pas crédible » déclare Scarpinato sans ambages, sa représentation tient de la farce, comme le démontre à lui seul l'exemple de Giulio Andreotti, sept fois premier ministre et vingt-deux fois ministre, connu pour ses rapports — officiellement établis par la cour d'appel de Palerme — avec la mafia. Ou celui de ce procureur qui approuve la nomination d'un membre d'une mafia présentée comme ayant toujours respecté la magistrature et la justice. Un constat renforcé par les expériences respectives de Giovanni Falcone qui dénonce la mise à l'écart dont il fit l'objet, et de Paolo Borsellino qui condamne le désengagement de l’État, en un mot le manque de fiabilité de celui-ci, cause et conséquence du règne d'une mafia qui, selon eux « n'est pas invincible » comme l'a prouvé le pool antimafia dont l'exemple nous enjoint aujourd'hui à fuir et à dénoncer la convergence des intérêts politiques, économiques et mafieux.

 

Un ouvrage qui, comme les précédents, ne se cantonne pas au témoignage et à l'anecdote mais propose une analyse systémique globale non seulement de la mafia mais de l'appareil d’État. Une analyse qui s'applique parfaitement à la France au moment où Nicolas Sarkozy, impliqué dans pas moins de neuf affaires, après avoir été placé en garde à vue, mis en examen pour corruption active et trafic d’influence actif, reprend une nouvelle fois à son compte le discours mafieux qui consiste à condamner cette justice « qui fait la guerre au pouvoir politique » et serait, par un hypothétique et prétendu acharnement judiciaire, une entrave au « miracle de la République ». Une république à l'italienne, mafieuse, cela va sans dire, et qu'il distingue donc de la démocratie. Un ouvrage salutaire, enfin, pour l'envoi duquel je tiens à remercier La Contre allée et tout particulièrement Benoît qui depuis des années fournit un travail aussi incessant qu'exemplaire que j'ai eu le plaisir et l'honneur, y compris en tant que libraire, de pouvoir mettre en avant.

vendredi 17 avril 2015

Moondog à travers le XXe siècle, conférence d'Amaury Cornut (Rennes, le 15/04/15)

A l'occasion de notre belle série consacrée au Mot et le reste que vous pouvez retrouver sur la page dédiée et du premier anniversaire de la sortie chez l'éditeur de la première biographie française de Moondog par Amaury Cornut - dont vous pourrez retrouver la chronique prochainement sur le blog - j'ai le très grand plaisir aujourd'hui de revenir sur la conférence donnée ce jour même par l'auteur dans le cadre de sa série intitulée Moondog à travers le XXe siècle présentée par Murailles Music. 


Rennes, le 4bis, 17 h 30. Amaury Cornut bondit littéralement et à pieds joints sur la scène de près d'un mètre de haut qui l'accueille aujourd'hui, inaugurant de façon passionnante et rythmée la 13e édition du Festival Roulement de Tambours qui se déroule jusqu'au 18 avril. Souriant et décontracté, le conférencier nous précise qu'il est possible d'intervenir au cours de la conférence, ce que ne manquera pas de faire Cécile, alias Lou, ma femme, qui m'accompagne, en rappelant à plusieurs reprises l'âge étonnamment et proportionnellement avancé de Moondog au regard de ses idées et expérimentations

D'entrée l'ambiance est bon enfant, les verres à prix libres, et Amaury, qui adapte à chaque fois sa playlist au lieu de sa conférence, avant d'évoquer « l'existence rennaise de Moondog » lors de son passage mouvementé aux Transmusicales de Rennes en 1988, ne manquera pas d'adresser plusieurs clins d'œil au parterre des organisateurs de l'événement parmi lesquels nous reconnaîtrons Jean-Louis Brossard. Créant dans le même temps un véritable échange avec le public qu'il interroge sur sa connaissance de Moondog, il introduit son propos par le très célèbre Bird's Lament avant d'annoncer qu'il suivra la chronologie en la connectant à des musiciens et thématiques, ce qui « permet de raconter beaucoup d'anecdotes » cadrées par des slides sur grand écran et accompagnées par près de quarante-cinq minutes de musique. 



De ses influences premières, de ses rapports à la musique concrète ou traditionnelle ainsi qu'à sa propre musique, en passant par le choix de vivre dans les rues, spécialement celles de New York, jusqu'à son voyage en Europe et à sa mort, Amaury Cornut présente et élabore avec gourmandise ce « millefeuille d'anecdotes qui vont construire la vie de Moondog ». Ce parti pris aussi riche que pertinent nous permet ainsi d'approcher de multiples aspects de la vie et de l'œuvre de Moondog, des jams à l'élaboration de ses compositions, interprétations, sonorités et instruments et même de son nom, sans oublier cette « facette mégalo brillante et touchante » qui caractérise l'ensemble. 

Il nous permet également de découvrir et de mesurer les difficiles conditions d'existence, ponctuées de déboires et coups de chance, de cet artiste aveugle qui, composant en permanence tout au long de sa vie, avait fait le choix de continuer à payer des copistes pour retranscrire son œuvre plutôt que de se payer un toit. Un artiste trop peu connu au regard de son œuvre, à la fois « trop savant pour les gens qui écoutent de la pop, trop pop pour les gens qui écoutent de la musique savante », ce qui explique peut-être qu'on n'en trouve étonnamment aucune référence dans Les Musiques Savantes Tome I et Tome II de Guillaume Kosmicki (qui peut-être saura davantage éclairer ce choix) et accentue l'importance du travail de recherche et de reconnaissance colossal réalisé autour de cette œuvre monumentale par Amaury Cornut. 



Avec à la fois passion, ambition et humilité, Amaury propose ainsi une conférence pleine d'intelligence et de sensibilité, où l'on se sent comme chez soi, entre amis, tutoyés par un conférencier tout à la fois accessible, sympathique et aguerri qui nous passe ses morceaux fétiches en mangeant des galettes Saint-Michel et qui, partageant ses anecdotes, drôles ou touchantes, nous confie avoir parfois « l'impression de raconter une blague de famille ». « Pas musicologue mais passionné », Amaury, après avoir sollicité un ami, nous fait néanmoins une démonstration chantée et réussie de ce rythme à cinq temps si caractéristique de la musique de Moondog. D'ailleurs, même considéré comme « compositeur pour compositeurs », Moondog « inspire par son aura, son charisme de créateur » plutôt que directement par sa musique, relativement peu reprise au regard de son étendue : « si s'inspirer de Moondog revenait à faire du Moondog, ce serait impossible ». 

Ainsi Amaury Cornut travaille-t-il depuis six ans sur cette « œuvre-monde » qui n'appartient à aucun genre. Au cours de ses recherches il a accumulé et continue d'accumuler les matériaux les plus divers et les plus inédits dont il nous présente ici un aperçu, comme cette photo « cramée, dégueulasse mais que vous ne verrez pas sur internet tous les jours » ou encore celle d'un « Moondog version 3.0 » habillé de pied et de cape, littéralement, coiffé d'un casque de Viking avant sa conquête de l'Europe et qu'il commente ainsi en souriant : « N'utilisez pas de photos de Moondog, ça pète toute la conférence ». 



« A la base je suis censé parler de Moondog et non de moi », ce à quoi j'espère remédier un peu ici — et puis un peu plus prochainement à l'occasion de la chronique du Moondog — au regard le mérite et le travail accompli. Par un juste retour des choses c'est peu dire que la répétition et la fascination qui marquent la vie et l'œuvre de Moondog se retrouvent chez ceux qui l'ont côtoyé, de près ou de loin, hier ou aujourd'hui. De l'histoire de cette étudiante qui lâcha tout pour se consacrer à lui à l'instar d'Amaury Cornut qui, parce que cela « ne pouvait se passer que comme ça », a effectué un formidable travail de retour aux sources par l'écoute intensive et les rencontres (« Moi, petit bonhomme de vingt ans, me retrouver avec ces moondoguiens, en train de prendre des notes comme un malade ! ») jusqu'à parvenir a faire venir Paul Jordan en France, lui qui avait fait venir Moondog à l'époque, faire se rencontrer pour la première fois les musiciens de Moondog Dominique Ponty et Stefan Lakatos, ou encore numériser « six kilos de partition » pour les numériser et les offrir à des écoles de musique. 

 Amaury, de son propre aveu, en plus d'être passionné, est prolixe et c'est tant mieux. Aussi les quarante-cinq minutes de musique présentes au programme seront-elles souvent interrompues, à son grand dam, ou pas : « C'est honteux mais quand même c'est sympa, d'autant que je respecte un peu le bonhomme comme vous avez pu le remarquer », ponctuant puis terminant sa conférence par une discographie, suivant le cheminement de son livre auquel l'événement fait écho sans s'y substituer tant les matériaux regroupés sont vastes et variées, qui s'étoffent au gré des inlassables, continuelles, obsessionnelles, recherches d'Amaury sur Moondog. Un artiste toujours plein de surprise qu'il est « génial de découvrir et de faire découvrir » et dans l'univers duquel « tout le monde peut entrer par un biais différent ». 



Communicatif par sa passion, son enthousiasme et son allant, Amaury Cornut nous offre ainsi une conférence équilibrée, faisant le pont entre ses propres recherches, celles de Moondog, la vie de celui-ci et son écoute. Une conférence vivante et complète, qui regorge de références à la vie, à la musique (de Moondog aux autres, de la théorie à l'histoire de la musique), à l'époque (qui s'étend donc à tout le XXe siècle), mais aussi à la littérature (avec notamment la Beat Generation). En plus de sa prestation, nous devons à Amaury la découverte de son album fétiche, A New Sound of an old instrument ou encore Organ Rounds, des extraits de ses premiers 78 tours et de sa symphonie celtique interrompue aux Transmusicales de Rennes. 



Pour toutes ces raisons nous tenons à remercier Amaury Cornut pour cette conférence et les autres, pour l'accueil et la dédicace, pour le travail accompli depuis six années consécutives, le partage de sa passion, de sa documentation, des partitions, pour son site de référence et son activité sur les réseaux, pour son livre dont je vous parlerai bientôt, pour la création du label Drone Sweet Drone Records avec Alexis Degrenier, percussionniste de Minisym, pour celle enfin du groupe Minisym « destiné à jouer la musique de Moondog » que nous retrouverons notamment près de Rennes le 10 juillet dans le cadre d'un autre festival, celui des Tombées de la Nuit. Un grand merci également au Mot et le Reste et à Murailles Music qui participent à la diffusion de ce travail remarquable. 



Les prochaines conférences, toujours changeantes, gratuites mais sur réservation, et auxquelles je vous invite très vivement à assister pour la forme comme pour le fond, se dérouleront le 16 avril à Rouen, le 17 à Creil, le 18 à Vincennes, le 30 à Lyon et le 23 mai à Challans.

Il ne me reste qu'à vous souhaiter ainsi qu'à Amaury bonnes conférences, bonnes écoutes et de bonnes lectures à tous en attendant de vous retrouver avec les Musiques savantes de Guillaume Kosmicki, toujours au Mot et le Reste, et auparavant, à mille lieues de là, avec la suite du cycle des Contrées intitulée les Barbares.
 

Crédit photo © Amaury Cornut, Le Mot et le Reste, Murailles Music & Eric Darsan

mercredi 1 avril 2015

Musiques savantes Tome I, Guillaume Kosmicki

Dans le cadre de notre belle série et de ce mois d'avril dédiés à la musique et plus particulièrement aux excellentes éditions Le Mot et le Reste, après le surprenant LP Collection, l'inépuisable Prog 100, l'imposant Rock progressif d'Aymeric Leroy, j'ai enfin le plaisir de vous présenter le premier tome des impressionnantes Musiques savantes de Guillaume Kosmicki. 


Sorti fin 2012, ce premier tome se présente à juste titre comme « une porte d'entrée solide » aux musiques dites savantes à travers la présentation de plus de soixante-dix œuvres et compositeurs répartis en cinq périodes, le tout très justement introduit et complété par un indispensable glossaire, un index des compositeurs, d'importantes bibliographie et webographie, ainsi qu'un appel à fréquenter les bibliothèques, disquaires et concerts. De Debussy au mur de Berlin, pour chacune des œuvres chroniquées, Guillaume Kosmicki présente tour à tour : la biographie, la formation et les influences du compositeur, les caractéristiques, la mise en œuvre et interprétations de ses compositions, la progression narrative et la succession instrumentale du morceau choisi. Sans jamais céder à l'anecdote, et parfois en termes très techniques, il permet ainsi au lecteur d'aborder les musiques savantes par différents biais et lectures — linéaire ou transversale, historique ou musicale – en fonction de ses connaissances et centres d'intérêt. 


« De l'écriture, tout découle », et notamment cette « exigence de recherche et de composition » caractéristique des musiques savantes ainsi que son appartenance historique à une élite et leur opposition à l'oralité de la culture populaire. A travers une longue introduction, Guillaume Kosmicki parvient à nous résumer l'évolution millénaire de cette « musica reservata » consacrée au XIXe par l'établissement de trois catégories — savantes, populaires et traditionnelles – subjectives et bouleversées au siècle suivant au gré des usages, de la technique, et surtout de l'Histoire et de sa marche vers la marchandisation. Une évolution menant à la prédominance du timbre dans la composition, « seul langage commun qui ressort véritablement des cent dernières années, toutes musiques confondues ».

Scott Joplin, Ragtimes (1899-1909)

A partir de cette progression l'auteur établit une autre distinction, plus pertinente selon lui, entre œuvres visionnaires et œuvres de synthèse qui définissent l'optique de leurs compositeurs. Cette approche lui permet également de rendre justice et hommage à des compositrices d'exception (parmi lesquelles Hildegarde de Bingen et Clara Schumann) longtemps dénigrées ou dépossédées de leurs œuvres même si, de fait et par la force des choses, il n'en figure aucune au sommaire de l'ouvrage. Et d'accorder une place de choix au jazz, de l'histoire passionnante de sa naissance et de Storyville à celle de grandes figures qui, de Scott Joplin à Miles Davis en passant par Thelonious Monk ont su, au « carrefour des musiques populaires, traditionnelles, populaires et savantes », faire de l'improvisation un élément clé de la composition.

Claude Debussy, Images I & II  (1905-1907)

Didactique, historique, proposant à la curiosité du lecteur, du mélomane, du musicien ou du compositeur, tout autant de réponses que de questions, Musiques savantes se révèle être une mine d'or pour qui s'intéresse au travail de composition. A la conception du génie qui, tel Bach, déclare « ça leur plaira plus tard » et se voit le plus souvent considéré « en avance sur son temps », Guillaume Kosmicki répond — conscient que cette position est aussi celle de notre époque — « Nous n'adhérons pas à ce type de définition, car tout artiste est forcément le fruit de son époque et de la société dans laquelle il s'inscrit (ou refuse de s'inscrire, ce qui revient au même) quand bien même il n'est pas compris immédiatement par le plus grand nombre » comme l'illustre la réception de l'incontournable Sacre du printemps de Stravinsky, choquant en 1913 et triomphant en 1914.

Stravinsky, Le Sacre du printemps, chorégraphie de Nijinsky, (1913)

Remarquable par son ambition, son érudition et sa rigueur, Musiques savantes l'est également par l'intérêt qu'il suscite et l'envie qu'il donne d'aller plus loin dans la découverte de ces musiques et de leur conception. Un intérêt qui dépasse le domaine strictement musical puisqu'il s'étend à tous les arts. De la musique (tonale, atonale, diatonale, microtonale, dodécaphonique, sérielle, ultra-sérielle, post-sérielle et spectrale) à la littérature (existentialisme, transcendantalisme, surréalisme, lettrisme et situationnisme), en passant par la peinture (expressionnisme, fauvisme, impressionnisme, pointillisme, cubisme, futurisme, purisme, constructivisme), jusqu'aux domaines philosophique et religieux (paganisme et panthéisme), qui tous font échos à l'effervescence et aux angoisses de cet âge des « ismes » (Communisme, nazisme, libéralisme), des idéologies et des extrêmes.

Satie, Parade (1917)

De 1882 à 1962, du « point de couture entre les siècles » au « pic de la tension », Guillaume Kosmicki compose avec tout autant de passion que de recul sur cette époque au terme de laquelle il faudra, après « un souffle de modernité avant la tempête » et ce « fol entre-deux-guerre », « composer avec l'horreur » et « reconstruire un monde » révolu avec elle. Un monde ethnocentré dont témoignent des œuvres essentiellement occidentales qui, même lorsqu'elles puisent leur influence dans l'histoire nationale ou dans d'autres cultures, ne s'étendent à celles-ci qu'après les avoir influencées, prémices à ce que l'on nomme déjà mondialisation. De l'individualisme bourgeois à la réaction, du romantisme à l'abstraction, des guerres mondiales à la découverte de la mécanique quantique et de l'« horreur planifiée » en passant par les crises économiques qui jalonnent le siècle, l'heure, entre rupture et modernité, est à plus que jamais à l'expérimentation.

Manuel de Falla, Les tréteaux de Maître Pierre (1923)

Entre les dissonances de Franz Liszt et les apparentes improvisations de César Franck, l'harmonie rompue laisse ainsi le champ libre à une musique parfois très dure au sein de laquelle règne non le chaos mais la dissonance. Beaucoup d'ailleurs font le frais de cette marche de l'histoire qui n'est autre que celle des idéologies nazie et communiste, qu'ils tentent de l'ignorer, d'y échapper, de la combattre ou d'y participer activement, ou de l'ignorer, tout simplement, à l'instar de Bartok qui ne comprend pas l'évolution d'un monde auquel il participe pourtant, d'Honegger, de Mossolov, de Chostakovitch qui peut faire l'objet d'une double lecture reflet d'une double-pensée, et Hindeminth qui interroge dans son Mathis der Malher l'engagement et la place du créateur tandis que l'américain Samuel Barber permet à l'auteur de traiter la question de la réception des œuvres passées.

Chostakovich : Lady Macbeth de Mtsensk, Interlude III (1932)

De l'harmonie à la perte des repères, de l'utilisation du nombre d'or à celle des fractales, nous découvrons ainsi l'œuvre monumentale de Scriabine, les expérimentations de Cowell ainsi que la place particulière accordée à Varèse, « véritable alchimiste des sons » qui attendra trente ans la « révolution électroacoustique » et informatique de la « machine à sons » qu'il appelle de ses vœux. Une destinée à laquelle Guillaume Kosmicki, musicologue, enseignant-conférencier et spécialiste des musiques électroniques, ne peut être indifférent, qui pose également la question de la condition du compositeur, éternel tributaire de la technique, des mécènes, du marché ou de l'état en occident, ou encore celle de la distinction, au sens sociologique de Bourdieu ou d'Adorno mais aussi au sens musical et technique, entre musique abstraite et concrète.

 Prokofiev, Sonate pour piano n° 7, par Glenn Gould (1942)

Seul un ouvrage savant pouvait rendre compte de l'étendue des champs couverts par les musiques savantes et de ses interactions. Un ouvrage indispensable, dont les thèmes peuvent, en plus de la bibliographie, être approfondis par une bonne partie du catalogue de l'éditeur, confirmant ainsi l'excellence et la cohérence de celui-ci. Parmi les titres citons simplement Respect de Jezo-Vannier concernant le rock au féminin, Rétromania et Recréativité de Simon Reynolds sur le postmodernisme et la composition, le Field recording d'Alexandre Galand ainsi que les Musiques électroniques de Guillaume Kosmicki et, bien évidemment, le présent Tome I de ses Musiques savantes ainsi que le Tome II que je vous présenterai dès le mois prochain, en attendant la sortie plus lointaine du troisième et dernier.

Miles Davis, ascenseur pour l'échafaud (1957)

A l'occasion de cette chronique, j'ai tenté par l'intermédiaire de vidéos de vous donner un aperçu de la diversité et de la qualité des titres proposés par Guillaume Kosmicki en respectant, autant que faire se peut, les interprétations choisies par celui-ci. Pour autant, au regard de ces œuvres dont l'ensemble couvre près des trois quarts de l'ouvrage sur lesquelles j'ai pris plus ou moins le temps de m'attarder (sans parler de celles, cinq fois plus nombreuses « à écouter » pour prolonger celles-ci et que j'ai remises à plus tard), et comme je l'avais fait pour le Prog 100 et le Rock progressif, j'ai tenu, tout en respectant leur enchaînement, à privilégier des titres qui m'ont personnellement marqué, réalisant au fil des écoutes ma prédilection pour l'harmonie.


C'est pourquoi, contrairement à Guillaume Kosmicki, je n'ai pas forcément mis en avant (je me rattrape ici) les plus représentatifs tels que Moses und aron de Schoenberg par Boulez, les Imaginary Landscapes de John Cage, les Etudes de bruit de Schaeffer, le terrifiant Threnos à la mémoire d'Hiroshima de K.Penderecki, davantage admirables pour leur conception. Pour autant vous ne trouverez pas non plus les très connus Boléro de Ravel et Adagio de l'américain Samuel Barber, la magistrale direction de la Symphonie n° 8 de Malher par Bernstein, l'admirable musique spéculative du Lamentatio de Krenek, la Turangalîla-Symphonie de Messiaen, le magnifique Summertime de Gershwin que je dédie à ma femme que je remercie à nouveau pour ces livres, mais aussi pour m'avoir fait découvrir plus avant le jazz, Stravinski, Isadora Duncan, Martha Graham ou encore le rock psychédélique au cours de longues heures d'échanges et d'écoutes.  


Mélomane, à défaut encore d'être musicien, écrivain et chroniqueur, c'est avec bonheur en résumé que je me suis plongé dans cette véritable bible musicale consacrée à la création et à ces musiques aux multiples aspérités, découvertes au lycée grâce à un professeur d'histoire passionné et à côté desquelles j'étais passé en réalité. Encore tout cela n'est-il qu'un aperçu des richesses offertes par ces incontournables Musiques savantes que je vous invite à découvrir par vous même en compagnie du passionnant ouvrage de Guillaume Kosmicki. Quant à moi je vous donne rendez-vous dans deux semaines avec Moondog qui étonnamment n'y figure pas – peut-être verrons-nous pourquoi - à l'occasion de la conférence d'Amaury Cornut intitulée Moondog à travers le XXe siècle.

samedi 21 mars 2015

Le Veilleur du jour, Jacques Abeille

Après Les Jardins statuaires et un détour par Vilnius Poker, nous reprenons notre exploration de du cycle des Contrées de Jacques Abeille avec Le Veilleur du jour qui sort le 26 mars et que j'ai eu le plaisir de découvrir en avant-première. A cette occasion, je tiens à remercier Lucie et Le Tripode - dont j'avais déjà eu l'occasion de vous parler lors de la parution de Glose - pour l'envoi comme pour le magnifique travail d'édition réalisé ici comme ailleurs par la maison.  

Avec Le Veilleur du jour, second tome du cycle, l'auteur nous convie à un nouveau voyage, très différent du premier, non moins étrange mais plus palpitant encore. 

Bienvenue à Terrèbre. A mesure que l'on s'éloigne de l'éternité des Jardins statuaires, l'Empire tout entier semble converger vers sa capitale aux allures médiévales, ville d'exilés, de déracinés hostiles offerts au commerce et à la promiscuité par l'administration, la police et les guildes. « Ce n'est plus un pays, c'est n'importe quoi », convient-on aisément. Et pourtant, mû par on ne sait quels mobiles, un autre voyageur, peut-être, que celui que nous avons pu connaître précédemment, répondant confusément à l'appel de ce foisonnement, a lui aussi quitté l'hospitalière campagne pour rejoindre la cité grouillante. Jardinier ? Alchimiste ? Bûcheron amnésique qui, fort d'un « oubli vigilant », n'a de compte à rendre à personne, celui qui se fera appeler Barthélemy Lécriveur, se voit dès son arrivée en ville contraint de limiter ses repas en attendant de trouver un emploi. Aidé par une servante dont il s'éprend et par un aubergiste une nouvelle fois bienveillant, il abandonne bientôt son projet de partir pour les îles pour devenir le gardien d'un entrepôt vide avec cette question qui déjà le taraude tandis qu'il explore le « labyrinthe désordonné de la ville » : « Mais le cœur, où est-il ? » 


« Il n'y a de droite solitude que vers un appel » : fidèle à son adage, Le Veilleur du jour, au-delà du mystère que recouvre cette fonction, se caractérise par une écriture et une histoire empreintes d'un romantisme fervent, exacerbé, faisant la part belle à l'amour à travers les nombreuses envolées lyriques des amants. Les disputes et les emportements y sont aussi tragiques que sincères, les sentiments et les sensations parfaitement restitués. Le ton enfin, à la fois intime et théâtral, laisse une large place tant à l'introspection qu'à la description imagée, métaphorique, du moindre épanchement. Loin du constat froid, de la description brute, du roman post-moderne, Jacques Abeille fait montre d'une parfaite maîtrise de toute la palette de pensées et d'émotions qui fonde l'unicité de l'âme, de l'existence, de l'expérience humaines. Opérant un véritable travail cathartique où l'intime se veut le contraire de l'obscène, la liberté du vulgaire, il accorde ainsi à la femme aimée un rôle central, initiateur et catalytique, qui déclare à son amant : « Qu'importe qui tu as été, nous avons tout à faire ensemble ».

Alors seulement surgissent et se dressent, inexorables, l'aventure et son appel, celui d'un livre légendaire évoqué par un mystérieux antiquaire, celui du cimetière qu'il faut garder au-delà de l'entrepôt, celui des pierres, encore et toujours. Tandis que les Jardins se présentaient comme un conte philosophique, Le Veilleur du jour plonge davantage ses racines dans la fantasy. A la suite du héros, nous respirons ainsi l'atmosphère colorée des bas-fonds de la ville où toutes sortes de créatures demeurent tapies, comme à l'affût, des insectes géants à l'Ogre en passant par des chanteurs — « cette race de poètes faciles le plus souvent doublés de singes hurleurs » — qui n'ont rien à envier à la description faite par Nicolas Richard et Kid Loco dans Les Soniques, excellent pavé d'une passionnante érudition paru aux éditions Inculte. Et puis demeure aussi, prête à ressurgir, la « nostalgie des statues », celles des jardins que l'on retrouve un instant avant qu'elle ne sombrent à nouveau dans l'oubli, l'oubli de soi et celui des autres qui semble ici propre à la ville, peut-être même à l'ensemble des Contrées.


Débarrassée de sa gangue puis de ses oripeaux, polie par l'incessant travail d'excavation du Veilleur, paraît enfin la pierre sur laquelle, comme dans Les Jardins statuaires, reposent, à la fois exposés et dérobés aux regards, les fondements du monde décrit, et décrié. Ici, à travers la critique de la cité mouvante, dont les maisons toutes de bois, vivants fétus, dessinent la fragile architecture, ce n'est pas seulement la société qui est visée, mais toute la civilisation dont elle n'est que l'ultime et monstrueuse excroissance. Remontant à la source même du pouvoir et à son origine, Jacques Abeille distingue la réalité et le réalisme politique de son origine et de sa légitimité prétendues et prétentieuses. Brièvement mais sûrement, par l'entremise du professeur Evariste Destrefonds, son protagoniste, et du chancelier Frédéric Lonvois, son antagoniste, il expose clairement et précisément les enjeux et affrontements présents et à venir, condamnant sans appel la « perversion » que constitue « la passion du pouvoir », « sorte de besoin tenace et dominateur » qui, à l'aune de l'échelle de valeurs humanistes qui traverse et soutient l'ouvrage, se reconnaît encore parce qu'il « ne connaît des femmes que la prostitution ».

« Il n'y a qu'un monde, mais c'est un labyrinthe » : telle est, si ce n'est la leçon, du moins la clé qui permet de comprendre le parcours proposé par ce Veilleur du jour. Au-delà des intrigues politiques et personnelles, de l'utopie comme théorie politique, du mythe des premiers habitants « devenus captifs d'un empire qu'ils avaient eux-mêmes fondé par mégarde », ce sont mille tableaux plus chatoyants les uns que les autres — la découverte de la ville au petit matin après une nuit d'orgie, l'altercation entre deux vieux barbons au sujet d'une jeune fille, le changement de registre soudain dans le bureau du commissaire — qui s'offrent comme autant de miroirs, d'échos, de boucles au regard. A celui du lecteur évidemment mais également, une fois de plus, à celui de la femme, mesure de tout, auquel rien n'échappe, pas même le travail d'écriture de l'auteur à travers celui du commissaire et de son héros : « Elle découvrit avec stupéfaction que c'était leur propre histoire qui était relatée avec un luxe de détails quasiment maniaque, une emphase irrespirable ».


Pour toutes ces raisons, après avoir découvert il y a quelques années déjà Les Jardins statuaires dans la version luxueuse d'Attila puis illustrée par Schuiten, c'est avec un très grand plaisir que je retrouve aujourd'hui Le Veilleur du jour au Tripode qui, en l'invitant à rejoindre les autres tomes du cycle qu'il prolonge et complète, poursuit le remarquable travail d'édition entreprit en apposant avec cette pierre angulaire sa marque à ce monument littéraire et éditorial. Roman captivant, passionnant et clairvoyant, récit et objet à part entière, il présente à l'égal des précédents et à sa manière un nouvel aspect des Contrées dont nous pouvons désormais mesurer l'étendue grâce à la carte proposée par Pauline Berneron. Plus humain, plus humaniste encore que les Jardins statuaires qu'il surpasse contre toute attente, c'est également un roman charnière du cycle, second et dernier à se situer dans le temps et l'espace avant l'invasion des barbares, comme en témoigne encore l'ultime et avisé conseil du professeur face aux menaces simultanées de révolte, de répression et d'invasion : « Promettez-moi que vous ne participerez à rien, que vous serez patiente ; un temps viendra où l'avenir aura grand besoin de ceux qui, comme vous, auront su ne désespérer de rien ».


Un dernier mot, enfin, concernant la forme, Le Veilleur du jour se présentant au regard des Jardins comme une odyssée en trois parties où le ton et l'atmosphère se modifient progressivement, où la première personne cède devant une troisième, la narration devant le dialogue, tout en laissant une grande place à la description des paysages extérieurs et intérieurs, à l'image et au sentiment, nous permettant de retrouver avec bonheur cette poésie et cette emphase propres au grand style qui caractérise Jacques Abeille. A ce propos, en attendant de voir Les Barbares, tant évoqués dans Les Jardins statuaires et Le Veilleur du Jour, déferler dans le prochain volume du cycle des Contrées, j'ai l'immense plaisir de vous rappeler que le prix Jean Arp de littérature francophone sera remis à Jacques Abeille le 16 avril à Strasbourg. Récompensant « un écrivain de langue française dont le travail est particulièrement remarquable par l’originalité et la qualité de son écriture comme par la force de sa vision, le Prix se fixe pour but de promouvoir la diversité de la création littéraire de langue française, face au rouleau compresseur de la marchandisation du livre et de la mondialisation de l’édition ». 


Pour le reste le mois d'avril sera, comme je vous l'annonçais précédemment, entièrement consacré à la musique. Ce sera l'occasion de poursuivre notre belle série dédiée au Mot et le Reste - introduite avec The LP Collection de Laurent Schlitter et Patrick Claudet, le Prog 100 de Frédéric Delâge et le Rock progressif d'Aymeric Leroy - puisque j'aurai le plaisir de chroniquer le premier tome des Musiques Savantes de Guillaume Kosmicki mais aussi, et encore, de vous présenter la conférence d'Amaury Cornut dédiée à Moondog. Deux sujets riches et passionnants qui inaugureront la nouvelle formule du blog, désormais bimensuel, destinée à vous offrir un contenu toujours plus qualitatif.

Extraits et illustrations © Le Tripode, Jacques Abeille, François Schuiten et Pauline Berneron